08 mai 2008
Extrait de conférence de Loic Wacquant
loic wacquant sociologue
envoyé par Fr4p
10 janvier 2008
La fable des abeilles
Véritable mythologie de la société libérale, nul ne doit lire ce texte s'il n'est équipé d'un sérieux sens critique.
Attention, ça pique...
Bernard Mandeville
La Fable des abeilles
La ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens
Un
nombreux essaim d’abeilles habitait une ruche spacieuse. Là, dans une
heureuse abondance, elles vivaient tranquilles. Ces mouches, célèbres
par leurs lois, ne l’étaient pas moins par le succès de leurs armes, et
par la manière dont elles se multipliaient. Leur domicile était un
séminaire parfait de science et d’industrie. Jamais abeilles ne
vécurent sous un plus sage gouvernement : cependant, jamais il n’y en
eut de plus inconstantes et de moins satisfaites. Elles n’étaient, ni
les malheureuses esclaves d’une dure tyrannie, ni exposées aux cruels
désordres de la féroce démocratie. Elles étaient conduites par des rois
qui ne pouvaient errer, parce que leur pouvoir était sagement borné par
les lois.
Ces insectes, imitant tout ce qui se fait à la ville, à
l’armée ou au barreau, vivaient parfaitement comme les hommes et
exécutaient, quoiqu’en petit, toutes leurs actions. Les merveilleux
ouvrages opérés par l’adresse incomparable de leurs petits membres,
échappaient à la faible vue des humains : cependant il n’est parmi
nous, ni machine, ni ouvriers, ni métiers, ni vaisseaux, ni citadelles,
ni armes, ni artisans, ni ruses, ni science, ni boutiques, ni
instruments, en un mot, il n’y a rien de tout ce qui se voit parmi les
hommes dont ces animaux industrieux ne se servissent aussi. Comme donc
leur langage nous est inconnu, nous ne pouvons parler de ce qui les
concerne qu’en employant nos expressions. L’on convient assez
généralement qu’entre autres choses dignes d’être remarquées, ces
animaux ne connaissaient point l’usage des cornets ni des dés ; mais
puisqu’ils avaient des rois, et par conséquent des gardes, on peut
naturellement présumer qu’ils connaissaient quelque espèce de jeux.
Vit-on en effet jamais d’officiers et de soldats qui s’abstînssent de
cet amusement ?
La fertile ruche était remplie d’une multitude
prodigieuse d’habitants, dont le grand nombre contribuait même à la
prospérité commune. Des millions étaient occupés à satisfaire la vanité
et l’ambition d’autres abeilles, qui étaient uniquement employées à
consumer les travaux des premières. Malgré une si grande quantité
d’ouvriers, les désirs de ces abeilles n’étaient pas satisfaits. Tant
d’ouvriers, tant de travaux, pouvaient à peine fournir au luxe de la
moitié de la nation.
Quelques-uns, avec de grands fonds et très peu
de peines, faisaient des gains très considérables. D’autres, condamnés
à manier la faux et la bêche, ne gagnaient leur vie qu’à la sueur de
leur visage et en épuisant leurs forces par les occupations les plus
pénibles. L’on en voyait cependant d’autres (A) qui s’adonnaient à des
emplois tout mystérieux, qui ne demandaient ni apprentissage, ni fonds,
ni soins.
Tels étaient les chevaliers d’industrie, les parasites,
les courtiers d’amour, les joueurs, les filous, les faux-monnayeurs,
les empiriques, les devins et, en général tous ceux qui haïssant la
lumière tournaient par de sourdes pratiques à leur avantage, le travail
de leurs voisins ? qui incapables eux-mêmes de tromper étaient moins
défiants. On appelait ces gens-là (B) des fripons : mais ceux dont
l’industrie était plus respectée, quoique dans le fond peu différents
des premiers, recevaient un nom plus honorable. Les artisans de chaque
profession, tous ceux qui exerçaient quelque emploi, ou quelque charge,
avaient quelque espèce de friponnerie qui leur était propre. C’était
les subtilités de l’art, et les tours de bâton.
Comme s’ils
n’eussent pu, sans l’instruction d’un procès, distinguer le légitime
d’avec l’illégitime, ils avaient des jurisconsultes occupés à
entretenir des animosités, et à susciter de mauvaises chicanes. C’était
le fin de leur art. Les lois leur fournissaient des moyens pour ruiner
leurs parties et pour profiter adroitement des biens engagés.
Uniquement attentifs à tirer de précieux honoraires, ils ne
négligeaient rien pour empêcher qu’on ne terminât par voie
d’accommodement les difficultés. Pour défendre une mauvaise cause, ils
épluchaient les lois avec la même exactitude et dans le même but que
les voleurs examinent les maisons et les boutiques. C’était uniquement
pour découvrir l’endroit faible dont ils pourraient se prévaloir.
Les
médecins préféraient la réputation à la science, et les richesses au
rétablissement de leurs malades. La plupart, au lieu de s’appliquer à
l’étude des règles de l’art, s’étudiaient à prendre une démarche
composée. Des regards graves, un air pensif, étaient tout ce qu’ils
possédaient pour se donner la réputation de gens doctes. Tranquilles
sur la santé des patients, ils travaillaient seulement à acquérir les
louanges des accoucheuses, des prêtres, et de tous ceux qui vivaient du
produit des naissances ou des funérailles. Attentifs à ménager la
faveur du sexe babillard, ils écoutaient avec complaisance les vieilles
recettes de la tante de Madame. Les chalands et toute leur famille
étaient soigneusement ménagés. Un sourire affecté, des regards
gracieux, tout était mis en usage et servait à captiver ces esprits
déjà prévenus. Il n’y avait pas même jusques aux gardes dont ils ne
souffrirent les impertinences.
Entre le grand nombre des Prêtres de
Jupiter, gagés pour attirer sur la ruche la bénédiction d’en haut, il
n’y en avait que bien peu qui eussent de l’éloquence et du savoir. La
plupart étaient même aussi emportés qu’ignorants. On découvrait leur
paresse, leur incontinence, leur avarice et leur vanité, malgré les
soins qu’ils prenaient pour dérober aux yeux du public ces défauts. Ils
étaient fripons comme des tailleurs, et intempérants comme des
matelots. Quelques-uns à face blême, couverts d’habits déchirés,
priaient mystiquement pour avoir du pain. Ils espéraient de recevoir de
plus grosses récompenses ; mais à la lettre ils n’obtenaient que du
pain. Et tandis que ces sacrés esclaves mouraient de faim, les
fainéants pour qui ils officiaient étaient bien à leur aise. On voyait
sur leurs visages de prospérité, la santé et l’abondance dont ils
jouissaient.
(C) Les soldats qui avaient été mis en fuite, étaient
comblés d’Honneur, s’ils avaient le bonheur d’échapper à l’épée
victorieuse, quoiqu’il y en eut plusieurs qui fussent de vrais
poltrons, qui n’aimaient point le carnage. Si quelque vaillant général
mettait en déroute les ennemis, il se trouvait quelque personne qui,
corrompue par des présents, facilitait leur retraite. Il y avait des
guerriers qui affrontant le danger, paraissaient toujours dans les
endroits les plus exposés. D’abord ils y perdaient une jambe, ensuite
ils y laissaient un bras, et enfin, lorsque toutes ces diminutions les
avaient mis hors d’état de servir, on les renvoyait honteusement à la
demi-paye ; tandis que d’autres, qui plus prudents n’allaient jamais au
combat, tiraient la double paye, pour rester tranquilles chez eux.
Leurs
Rois étaient à tous égards mal servis. Leurs propres Ministres les
trompaient. Il y en avait à la vérité plusieurs qui ne négligeaient
rien pour avancer les intérêts de la couronne ; mais en même temps ils
pillaient impunément le trésor qu’ils travaillaient à enrichir. Ils
avaient l’heureux talent de faire une très belle dépense, quoique leurs
appointements fussent très chétifs ; et encore se vantaient-ils d’être
fort modestes. Donnaient-ils trop d’étendue à leurs droits ? ils
appelaient cela leurs tours de bâton. Et même s’ils craignaient qu’on
ne comprît leur jargon, ils se servaient du terme d’Emoluments, sans
qu’ils voulussent jamais parler naturellement et sans déguisement de
leurs gains.
(D) Car il n’y avait pas une abeille qui ne se fut très
bien contentée, je ne dis pas de ce que gagnaient effectivement ces
ministres, mais seulement de ce qu’ils laissaient paraître de leurs
gains. (E) Ils ressemblaient à nos joueurs qui, quoiqu’ils aient joué
beau jeu, ne diront cependant jamais en présence des perdants tout ce
qu’ils ont gagné.
Qui pourrait détailler toutes les fraudes qui se
commettaient dans cette ruche ? Celui qui achetait des immondices pour
engraisser son pré, les trouvait falsifiés d’un quart de pierres et de
mortier inutiles et encore, quoique dupe, il n’aurait pas eu bonne
grâce d’en murmurer, puisqu’à son tour il mêlait parmi son beurre une
moitié de sel.
La justice même, si renommée pour sa bonne foi
quoiqu’aveugle, n’en était pas moins sensible au brillant éclat de
l’or. Corrompue par des présents, elle avait souvent fait pencher la
balance qu’elle tenait dans sa main gauche. Impartiale en apparence,
lorsqu’il s’agissait d’infliger des peines corporelles, de punir des
meurtres et d’autres grands crimes, elle avait même souvent condamné au
supplice des gens qui avaient continué leurs friponneries après avoir
été punis du pilori. Cependant on croyait communément que l’épée
qu’elle portait ne frappait que les abeilles qui étaient pauvres et
sans ressources ; et que même cette déesse faisait attacher à l’arbre
maudit des gens qui, pressés par la fatale nécessité, avaient commis
des crimes qui ne méritaient pas un pareil traitement. Par cette
injuste sévérité, on cherchait à mettre en sûreté le grand et le riche.
Chaque ordre était ainsi rempli de vices, mais
la Nation même jouissait d’une heureuse prospérité. Flattée dans la
paix, on la craignait dans la guerre. Estimée chez les étrangers, elle
tenait la balance des autres ruches. Tous ses membres à l’envi
prodiguaient pour sa conservation leurs vies et leurs biens. Tel était
l’état florissant de ce peuple. Les vices des particuliers
contribuaient à la félicité publique. (F) Dès que la vertu, instruite
par les ruses politiques, eut appris mille heureux tours de finesse, et
qu’elle se fut liée d’amitié avec le vice (G), les plus scélérats
faisaient quelque chose pour le bien commun.
Les fourberies de
l’Etat conservaient le tout, quoique chaque citoyen s’en plaignît.
L’harmonie dans un concert résulte d’une combinaison de sons qui sont
directement opposés. (H) Ainsi les membres de la société, en suivant
des routes absolument contraires, s’aidaient comme par dépit. La
tempérance et la sobriété des uns facilitait l’ivrognerie et la
gloutonnerie des autres. (I) L’avarice, cette funeste racine de tous
les maux, ce vice dénaturé et diabolique, était esclave (K) du noble
défaut de la prodigalité. (L) Le luxe fastueux occupait des millions de
pauvres. (M) La vanité, cette passion si détestée, donnait de
l’occupation à un plus grand nombre encore. (N) L’envie même et
l’amour-propre, ministres de l’industrie, faisaient fleurir les arts et
le commerce. Les extravagances dans le manger et dans la diversité de
mets, la somptuosité dans les équipages et dans les ameublements,
malgré leur ridicule, faisaient la meilleure partie du négoce.
Toujours
inconstant, ce peuple changeait de lois comme de modes. Les règlements
qui avaient été sagement établis étaient annulés et on leur en
substituait bientôt de tout opposés. Cependant en altérant ainsi leurs
anciennes lois et en les corrigeant, ils prévenaient des fautes
qu’aucune prudence n’aurait pu prévoir.
C’est ainsi que le vice
produisant la ruse, et que la ruse se joignant à l’industrie, on vit
peu à peu la ruche abonder de toutes les commodités de la vie. (O) Les
plaisirs réels, les douceurs de la vie, l’aise et le repos étaient
devenus des biens si communs que (P) les pauvres mêmes vivaient plus
agréablement alors que les riches ne le faisaient auparavant. On ne
pouvait rien ajouter au bonheur de cette société.
Mais hélas !
quelle n’est pas la vanité de la félicité des pauvres mortels ? A peine
ces abeilles avaient-elles goûté les prémices du bonheur, qu’elles
éprouvèrent qu’il est même au dessus du pouvoir des Dieux de rendre
parfait le séjour terrestre. La troupe murmurante avait souvent
témoigné qu’elle était satisfaite du gouvernement et des ministres ;
mais au moindre revers, elle changea d’idées. Comme si elle eût été
perdue sans retour, elle maudit les politiques, les armées et les
flottes. Ces Abeilles réunissant leurs plaintes, on entendait de tous
côtés ces paroles : Maudites soient toutes les fourberies qui règnent
parmi nous. Cependant chacune se les permettait encore ; mais chacune
avait la cruauté de ne vouloir point en accorder l’usage aux autres.
Un
personnage qui avait amassé d’immenses richesses en trompant son
Maître, le Roi et le Pauvre, osait crier de toute sa force : Le pays ne
peut manquer de périr pour toutes ses injustices. Et qui pensez-vous
que fut ce rigide sermoneur ? C’était un gantier qui avait vendu toute
sa vie et qui vendait actuellement des peaux de mouton pour des
cabrons. Il ne faisait pas la moindre chose dans cette société qui ne
contribuât au bien public. Cependant tous les fripons criaient avec
impudence : Bon Dieux ! accordez-nous seulement la probité.
Mercure
ne put s’empêcher de rire à l’ouïe d’une prière si effrontée. Les
autres Dieux dirent qu’il y avait de la stupidité à blâmer ce que l’on
aimait. Mais Jupiter, indigné de ces prières, jura enfin que cette
troupe criailleuse serait délivrée de la fraude dont elle se plaignait.
Il
dit : Au même instant l’honnêteté s’empara de tous les cœurs. Semblable
à l’arbre instructif, elle dévoila les yeux de chacun, elle leur fit
apercevoir ces crimes qu’on ne peut contempler sans honte. Ils se
confessaient coupables par leurs discours et surtout par la rougeur
qu’excitait sur leurs visages l’énormité de leurs crimes. C’est ainsi
que les enfants qui veulent cacher leurs fautes, trahis par leur
couleur, s’imaginent que dès qu’on les regarde, on lit sur leur visage
mal assuré la mauvaise action qu’ils ont faite.
c’est le dieu des Larrons
Mais
grand Dieux ! quelle consternation ! quel subit changement ! En moins
d’une heure le prix des denrées diminua partout. Chacun, depuis le
Ministre d’Etat jusqu’au Villageois arracha le masque d’hypocrisie qui
le couvrait. Quelques-uns, qui étaient très bien connus auparavant,
parurent des étrangers quand ils eurent pris des manières naturelles.
Dès
ce moment, le Barreau fut dépeuplé. Les débiteurs acquittaient
volontairement leurs dettes, sans en excepter même celles que leurs
créditeurs avaient oubliées. On les cédait généreusement à ceux qui
n’étaient pas en état de les satisfaire. S’élevait-il quelque
difficulté, ceux qui avaient tort restaient modestement dans le
silence. On ne voyait plus de procès où il entrât de la mauvaise foi et
de la vexation. Personne ne pouvait plus acquérir des richesses. La
vertu et l’honnêteté régnaient dans la Ruche. Qu’est-ce donc que les
avocats y auraient fait ? Aussi tous ceux qui avant la révolution
n’avaient pas eu le bonheur de gagner du bien, désespérés ils pendaient
leur écritoire à leur côté et se retiraient.
La justice, qui
jusqu’alors avait été occupée à faire pendre certaines personnes, avait
donné la liberté à ceux qu’elle tenait prisonniers. Mais dès que les
prisons eurent été nettoyées, la déesse qui y préside devenant inutile,
elle se fit contraint de se retirer avec son train et tout son bruyant
attirail. D’abord paraissaient quelques SERRURIERS chargés de serrures,
de verrous, de grilles, de chaînes et de portes garnies de barres de
fer. Ensuite venaient les Geôliers, les GUICHETIERS et leurs suppôts.
La déesse paraissait alors précédée de son fidèle ministre l’écuyer
Carnifex, le grand exécuteur de ses ordres sévères. Il n’était point
armé de son épée imaginaire*, à la place il portait la hache et la
corde. Dame Justice aux yeux bandés, assise sur un nuage, fut chassée
dans les airs accompagnée de ce cortège. Autour de son char et derrière
il y avait ses sergents, huissiers, et ses domestiques de toute espèce
qui se nourrissent des larmes des infortunés.
* On ne se sert dans
les Exécutions en Angleterre que de la Hache pour trancher la tête,
jamais de l’Epée. C’est pour cela qu’il donne le nom d’imaginaire à
cette Epée qu’on attribue au Bourreau.
La RUCHE avait des
MEDECINS, tout comme avant la révolution. Mais la médecine, cet art
salutaire, n’était plus confiée qu’à d’habiles gens. Ils étaient en si
grand nombre, et si bien répandus dans la ruche qu’ils n’y en avait
aucun qui eut besoin de se servir de voiture. Leurs vaines disputes
avaient cessé. Le soin de délivrer promptement les patients était ce
qui les occupait uniquement. Pleins de mépris pour les drogues qu’on
apporte des pays étrangers, ils se bornaient aux simples que produit le
pays. Persuadés que les Dieux n’envoient aucune maladie aux Nations
sans leur donner en même temps les vrais remèdes, ils s’attachaient à
découvrir les propriétés des plantes qui croissaient chez eux.
LES
RICHES ECCLESIASTIQUES, revenus de leur honteuse paresse ne faisaient
plus desservir leurs églises par des abeilles prises à la journée. Ils
officiaient eux-mêmes. La probité dont ils étaient animés les engageait
à offrir des prières et des sacrifices. Tous ceux qui ne se sentaient
pas capables de s’acquitter de ces devoirs ou qui croyaient qu’on
pouvait se passer de leurs soins, résignaient sans délai leurs emplois.
Il n’y avait pas assez d’occupation pour tant de personnes, si même il
en restait pour quelques-uns. Le nombre en diminua donc
considérablement. Ils étaient tous modestement soumis au GRAND PRETRE,
qui uniquement occupé des affaires religieuses, abandonnait aux autres
les affaires d’Etat. Le chef sacré, devenu charitable, n’avait pas la
dureté de chasser de sa porte les pauvres affamés. Jamais on
n’entendait dire qu’il retranchât quelque chose du salaire de
l’indigent. C’était au contraire chez lui que l’affamé trouvait de la
nourriture, le mercenaire du pain, l’ouvrier nécessiteux sa table et
son lit.
Le changement ne fut pas moins considérable parmi les
premiers ministres du roi et tous les officiers subalternes. (Q)
Economes et tempérants alors, leurs pensions leur suffisaient pour
vivre. Si une pauvre Abeille fut venue dix fois pour demander le juste
paiement d’une petite somme, et que quelques Commis bien payé l’eut
obligé, ou de lui faire présent d’un écu, ou de ne jamais recevoir son
paiement, on aurait ci-devant appelé une pareille alternative, le tour
de bâton du commis ; mais pour lors on lui aurait tout naturellement
donné le nom de friponnerie manifeste.
Une SEULE Personne suffisait
pour remplir les places qui en exigeaient trois avant l’heureux
changement. On n’avait plus besoin de donner des collègues pour
éclairer les actions de ceux à qui l’on confiait le maniement des
affaires. Les magistrats ne se laissaient plus corrompre ? et ils ne
cherchaient plus à faciliter les larcins des autres. Un seul faisait
alors mille fois plus d’ouvrage que plusieurs n’en faisaient auparavant.
(R)*
Il n’y avait plus d’honneur à faire figure aux dépens de ses
créditeurs. Les Livrées étaient pendues dans les boutiques des
Fripiers. Ceux qui brillaient par la magnificence de leurs carrosses
les vendaient pour peu de chose. La noblesse se défaisait de tous ses
superbes chevaux si bien appariés, et même de leurs campagnes pour
payer leurs dettes.
On évitait la vaine dépense avec le même soin
qu’on fuyait la fraude. On n’entretenait plus d’Armée dehors. Méprisant
l’estime des étrangers, et la gloire frivole qui s’acquiert par les
armes, on ne combattait plus que pour défendre la patrie contre ceux
qui en voulaient à ses droits et à sa liberté.
Jetez présentement
les yeux sur la ruche glorieuse. Contemplez l’accord admirable qui
règne entre les commerces et la bonne foi. Les obscurités qui
couvraient ce spectacle ont disparu. Tout se voit à découvert. Que les
choses ont changé de face !
Ceux qui faisaient des dépenses
excessives et tous ceux qui vivaient de ce luxe furent forcés de se
retirer. En vain ils tentèrent de nouvelles occupations ; elles ne
purent leur fournir le nécessaire.
Le prix des fonds et des
bâtiments tomba. Les palais enchantés dont les murs semblables à ceux
de Thèbes avaient été élevés par la musique, étaient déserts*. Les
grands qui auraient mieux aimé perdre la vie que de voir effacer les
titres fastueux gravés sur leurs superbes portiques, se moquaient
aujourd’hui de ces vaines inscriptions. L’architecture, cet art
merveilleux, fut entièrement abandonné. Les artisans ne trouvaient plus
personne qui voulut les employer. (S)* Les peintres ne se rendaient
plus célèbres par leur pinceau. Le sculpteur, le graveur, le ciseleur
et le statuaire n’étaient plus nommés dans la Ruche.
*L’auteur veut parler des Bâtiments élevés pour
l’Opéra et la Comédie. Amphion, après avoir chassé Cadmus et sa Femme
du lieu de leur demeure, y bâtit la Ville de Thèbes, en y attirant les
pierres avec ordre et mesure, par l’harmonie merveilleuse de son divin
Luth.
Le peu d’abeilles qui restèrent vivaient chétivement. On
n’était plus en peine comment on dépenserait son argent, mais comment
on s’y prendrait pour vivre. En payant leur compte à la taverne, elles
prenaient la résolution de n’y remettre jamais le pied. On ne voyait
plus de salope cabaretière qui gagnât assez pour porter des habits de
drap d’or. Torcol ne donnait plus de grosses sommes pour avoir du
Bourgogne et des ortolans. Le courtisan qui se piquant de régaler le
jour de Noël sa maîtresse de pois verts, dépensait en deux heures
autant qu’une compagnie de cavalerie aurait dépensé en deux jours, plia
bagage, et se retira d’un si misérable pays.
(T)* La fière Cloé dont
les grands airs avaient autrefois obligé son trop facile mari de piller
l’Etat, vend à présent son équipage composé des plus riches dépouilles
des Indes. Elle retranche sa dépense et porte toute l’année le même
habit. Le siècle léger et changeant est passé. Les modes ne se
succèdent plus avec cette bizarre inconstance. Dès lors, tous les
ouvriers qui travaillaient les riches étoffes de soie et d’argent et
tous les artisans qui en dépendent, se retirent. Une paix profonde
règne dans ce séjour ; elle a à sa suite l’abondance. Toutes les
manufactures qui restent ne fabriquent que des étoffes les plus simples
; cependant elles sont toutes fort chères. La nature bienfaisante
n’étant plus contrainte par l’infatigable jardinier, elle donne, à la
vérité, ses fruits dans sa saison ; mais aussi elle ne produit plus ni
raretés, ni fruits précoces
A mesure que la vanité et le luxe
diminuaient, on voyait les anciens habitants quitter leur demeure. Ce
n’était plus ni les marchands, ni les compagnies qui faisaient tomber
les manufactures, c’était la simplicité et la modération de toutes les
abeilles. Tous les métiers et tous les arts étaient négligés. Le
contentement, cette peste de l’industrie, leur fait admirer leur
grossière abondance. Ils ne recherchent plus la nouveauté, ils
n’ambitionnent plus rien.
C’est ainsi que la ruche étant presque
déserte, ils ne pouvaient se défendre contre les attaques de leurs
ennemis cent fois plus nombreux. Ils se défendirent cependant avec
toute la valeur possible, jusqu’à ce que quelques-uns d’entre eux
eussent trouvé une retraite bien fortifiée. C’est là qu’ils résolurent
de s’établir ou de périr dans l’entreprise. Il n’y eut aucun traître
parmi eux. Tous combattirent vaillamment pour la cause commune. Leur
courage et leur intégrité furent enfin couronnés de la victoire.
Ce
triomphe leur coûta néanmoins beaucoup. Plusieurs milliers de ces
valeureuses abeilles périrent. Le reste de l’essaim, qui s’était
endurci à la fatigue et aux travaux, crut que l’aise et le repos qui
mettait si fort à l’épreuve leur tempérance, était un vice. Voulant
donc se garantir tout d’un coup de toute rechute, toutes ces abeilles
s’envolèrent dans le sombre creux d’un arbre où il ne leur reste de
leur ancienne félicité que le Contentement et l’Honnêteté.
La ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens
Quittez
donc vos plaintes, mortels insensés ! (X) En vain vous cherchez à
associer la grandeur d’une Nation avec la probité. Il n’y a que des
fous qui puissent se flatter (Y) de jouir des agréments et des
convenances de la terre, d’être renommés dans la guerre, de vivre bien
à son aise et d’être en même temps vertueux. Abandonnez ces vaines
chimères. Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent, si
nous voulons en retirer les doux fruits. La faim est sans doute une
incommodité affreuse. Mais comment sans elle pourrait se faire la
digestion d’où dépend notre nutrition et notre accroissement. Ne
devons-nous pas le vin, cette excellent liqueur, à une plante dont le
bois est maigre, laid et tortueux ? Tandis que ses rejetons négligés
sont laissés sur la plante, ils s’étouffent les uns les autres et
deviennent des sarments inutiles. Mais si ces branches sont étayées et
taillées, bientôt devenus fécondes, elles nous font part du plus
excellent des fruits.
C’est ainsi que l’on trouve le vice
avantageux, lorsque la justice l’émonde, en ôte l’excès, et le lie. Que
dis-je ! Le vice est aussi nécessaire dans un Etat florissant que la
faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que
la vertu seule rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. Pour y
faire revivre l’heureux Siècle d’Or, il faut absolument outre
l’honnêteté reprendre le gland qui servait de nourriture à nos premiers
pères.
12 décembre 2007
L'ESSENCE DU NÉOLIBÉRALISME
L'ESSENCE DU NÉOLIBÉRALISME
PIERRE BOURDIEU
[Le Monde Diplomatique, Mars 1998 p. 3. http://www.mondediplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/10167 ]
Le
monde économique est-il vraiment, comme le veut le discours dominant,
un ordre pur et parfait, déroulant implacablement la logique de ses
conséquences prévisibles, et prompt à réprimer tous les manquements par
les sanctions qu'il inflige, soit de manière automatique, soit - plus
exceptionnellement - par l'intermédiaire de ses bras armés, le FMI ou
l'OCDE, et des politiques qu'ils imposent : baisse du coût de la main-
d'oeuvre, réduction des dépenses publiques et flexibilisation du
travail ? Et s'il n'était, en réalité, que la mise en pratique d'une
utopie, le néolibéralisme, ainsi convertie en programme politique, mais
une utopie
qui, avec l'aide de la théorie économique dont elle se réclame, parvient à se penser comme la description scientifique du réel ?
Cette
théorie tutélaire est une pure fiction mathématique, fondée, dès
l'origine, sur une formidable abstraction : celle qui, au nom d'une
conception aussi étroite que stricte de la rationalité identifiée à la
rationalité individuelle, consiste à mettre entre parenthèses les
conditions économiques et sociales des dispositions rationnelles et des
structures économiques et sociales qui sont la condition de leur
exercice.
Il suffit de penser, pour donner la mesure de l'omission, au seul système
d'enseignement,
qui n'est jamais pris en compte en tant que tel en un temps où il joue
un rôle déterminant dans la production des biens et des services, comme
dans la production des producteurs. De cette sorte de faute originelle,
inscrite dans le mythe walrasien (1) de la « théorie pure », découlent
tous les manques et tous les manquements de la discipline économique,
et l'obstination fatale avec laquelle elle s'accroche à l'opposition
arbitraire qu'elle fait exister, par sa seule existence, entre
la logique proprement économique, fondée sur la concurrence et porteuse
d'efficacité, et la logique sociale, soumise à la règle de l'équité.
Cela dit, cette « théorie » originairement désocialisée et déshistoricisée a,
aujourd'hui plus que jamais, les moyens de se rendre vraie, empiriquement vérifiable.
En
effet, le discours néolibéral n'est pas un discours comme les autres. A
la manière du discours psychiatrique dans l'asile, selon Erving Goffman
(2), c'est un « discours fort », qui n'est si fort et si difficile à
combattre que parce qu'il a pour lui toutes les forces d'un monde de
rapports de forces qu'il contribue à faire tel qu'il est, notamment en
orientant les choix économiques de ceux qui dominent les rapports
économiques et en ajoutant ainsi sa force propre, proprement symbolique,
à
ces rapports de forces. Au nom de ce programme scientifique de
connaissance, converti en programme politique d'action, s'accomplit un
immense travail politique (dénié puisque, en apparence, purement
négatif) qui vise à créer les conditions de réalisation et de
fonctionnement de la « théorie » ; un programme de destruction méthodique des collectifs.
Le
mouvement, rendu possible par la politique de déréglementation
financière, vers l'utopie néolibérale d'un marché pur et parfait,
s'accomplit à travers l'action transformatrice et, il faut bien le
dire, destructrice de toutes les mesures politiques (dont la plus
récente est l'AMI, Accord multilatéral sur l'investissement, destiné à
protéger, contre les Etats nationaux, les entreprises étrangères et
leurs investissements), visant à mettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur : nation, dont la marge de
manoeuvre ne cesse de décroître ; groupes de travail, avec, par exemple,
l'individualisation
des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles
et l'atomisation des travailleurs qui en résulte ; collectifs de
défense des droits des travailleurs, syndicats, associations,
coopératives ; famille même, qui, à travers la constitution de marchés
par classes d'âge, perd une part de son contrôle sur la consommation.
Le
programme néolibéral, qui tire sa force sociale de la force
politico-économique de ceux dont il exprime les intérêts -
actionnaires, opérateurs financiers, industriels, hommes politiques
conservateurs ou sociaux-démocrates convertis aux démissions
rassurantes du laisser-faire, hauts fonctionnaires des finances,
d'autant plus acharnés à imposer une politique prônant leur propre
dépérissement que, à la différence des cadres des entreprises, ils ne
courent aucun risque d'en payer
éventuellement les conséquences -,
tend globalement à favoriser la coupure entre l'économie et les
réalités sociales, et à construire ainsi, dans la réalité, un système
économique conforme à la description théorique, c'est-à-dire une sorte
de machine logique, qui se présente comme une chaîne de contraintes
entraînant les agents économiques.
La mondialisation des marchés financiers, jointe au progrès des techniques
d'information,
assure une mobilité sans précédent de capitaux et donne aux
investisseurs, soucieux de la rentabilité à court terme de leurs
investissements, la possibilité de comparer de manière permanente la
rentabilité des plus grandes entreprises et de sanctionner en
conséquence les échecs relatifs. Les entreprises elles-mêmes, placées
sous une telle menace permanente, doivent s'ajuster de manière de plus
en plus rapide aux exigences des marchés ; cela sous peine, comme l'on
dit, de « perdre la confiance des marchés », et, du même coup, le
soutien des actionnaires qui, soucieux d'obtenir une rentabilité à
court terme, sont de plus en plus capables d'imposer leur volonté aux
managers, de leur fixer des normes, à travers les directions
financières, et d'orienter leurs politiques en matière d'embauche,
d'emploi et de salaire.
Ainsi s'instaurent le règne absolu de la
flexibilité, avec les recrutements sous contrats à durée déterminée ou
les intérims et les « plans sociaux » à répétition, et, au sein même de
l'entreprise, la concurrence entre filiales autonomes, entre équipes
contraintes à la polyvalence et, enfin, entre individus, à travers
l'individualisation de la relation salariale : fixation d'objectifs
individuels ; entretiens individuels d'évaluation ; évaluation
permanente ; hausses individualisées des salaires ou octroi de primes
en fonction de la compétence et du mérite individuels ; carrières
individualisées ; stratégies de « responsabilisation » tendant à assurer
l'auto-exploitation
de certains cadres qui, simples salariés sous forte dépendance
hiérarchique, sont en même temps tenus pour responsables de leurs
ventes, de leurs produits, de leur succursale, de leur magasin, etc., à
la façon d'« indépendants » ; exigence de l'« autocontrôle » qui étend
l'« implication » des salariés, selon les techniques du « management
participatif », bien au-delà des emplois de cadres. Autant de
techniques d'assujettissement rationnel qui, tout en imposant le
surinvestissement dans le travail, et pas seulement dans les postes de
responsabilité, et le travail dans l'urgence, concourent à affaiblir ou
à abolir les
repères et les solidarités collectives (3).
L'institution pratique d'un monde
darwinien de la lutte de tous contre tous, à tous les niveaux de la
hiérarchie, qui trouve les ressorts de l'adhésion à la tâche et à
l'entreprise dans l'insécurité, la souffrance et le stress, ne pourrait
sans doute pas réussir aussi complètement si elle ne trouvait la
complicité des dispositions précarisées que produit l'insécurité et
l'existence, à tous les niveaux de la hiérarchie, et même aux niveaux
les plus élevés, parmi les cadres notamment, d'une armée de réserve de
main-d'oeuvre docilisée par la précarisation et par la menace
permanente du chômage. Le fondement ultime de tout cet ordre économique
placé sous le signe de la liberté, est en effet, la violence
structurale du
chômage, de la précarité et de la menace du
licenciement qu'elle implique : la condition du fonctionnement «
harmonieux » du modèle micro-économique individualiste est un phénomène
de masse, l'existence de l'armée de réserve des chômeurs.
Cette
violence structurale pèse aussi sur ce que l'on appelle le contrat de
travail (savamment rationalisé et déréalisé par la « théorie des
contrats »). Le discours d'entreprise n'a jamais autant parlé de
confiance, de coopération, de loyauté et de culture d'entreprise qu'à
une époque où l'on obtient l'adhésion de chaque instant en faisant
disparaître toutes les garanties temporelles (les trois quarts des
embauches sont à durée déterminée, la part des emplois précaires ne
cesse de croître, le licenciement individuel tend à n'être plus soumis
à aucune restriction).
On voit ainsi comment l'utopie néolibérale
tend à s'incarner dans la réalité d'une sorte de machine infernale,
dont la nécessité s'impose aux dominants eux-mêmes.
Comme le
marxisme en d'autres temps, avec lequel, sous ce rapport, elle a
beaucoup de points communs, cette utopie suscite une formidable
croyance, la free trade faith (la foi dans le libre-échange), non
seulement chez ceux qui en vivent matériellement, comme les financiers,
les patrons de grandes entreprises, etc., mais aussi chez ceux qui en
tirent leurs justifications d'exister, comme les hauts fonctionnaires
et les politiciens, qui sacralisent le pouvoir des marchés au nom de
l'efficacité économique, qui exigent la levée des barrières
administratives ou politiques capables de gêner les détenteurs de
capitaux dans la recherche purement individuelle de la maximisation du
profit individuel, instituée en modèle de rationalité, qui veulent des
banques centrales indépendantes, qui prêchent la subordination des
Etats nationaux aux exigences de la liberté économique pour les maîtres
de l'économie, avec la suppression de toutes les réglementations sur
tous les marchés, à commencer par le marché du travail, l'interdiction
des déficits et de l'inflation, la privatisation généralisée des
services publics, la réduction des dépenses publiques et sociales.
SANS
partager nécessairement les intérêts économiques et sociaux des vrais
croyants, les économistes ont assez d'intérêts spécifiques dans le
champ de la science économique pour apporter une contribution décisive,
quels que soient leurs états d'âme à propos des effets économiques et
sociaux de l'utopie qu'ils habillent de raison mathématique, à la
production et à la reproduction de la croyance dans l'utopie
néolibérale.
Séparés par toute leur existence et, surtout, par
toute leur formation intellectuelle, le plus souvent purement
abstraite, livresque et théoriciste, du monde économique et social tel
qu'il est, ils sont particulièrement enclins à confondre les choses de
la logique avec la logique des choses.
Confiants dans des modèles qu'ils n'ont pratiquement jamais l'occasion de
soumettre
à l'épreuve de la vérification expérimentale, portés à regarder de haut
les acquis des autres sciences historiques, dans lesquels ils ne
reconnaissent pas la pureté et la transparence cristalline de leurs
jeux mathématiques, et dont ils sont le plus souvent incapables de
comprendre la vraie nécessité et la profonde complexité, ils
participent et collaborent à un formidable changement économique et
social qui, même si certaines de ses conséquences leur font horreur
(ils peuvent cotiser au Parti socialiste et donner des conseils avisés
à ses représentants dans les
instances de pouvoir), ne peut pas leur
déplaire puisque, au péril de quelques ratés, imputables notamment à ce
qu'ils appellent parfois des « bulles spéculatives », il tend à donner
réalité à l'utopie ultraconséquente (comme certaines formes de folie) à
laquelle ils consacrent leur vie.
Et pourtant le monde
est là, avec les effets immédiatement visibles de la mise en oeuvre de
la grande utopie néolibérale : non seulement la misère d'une fraction
de plus en plus grande des sociétés les plus avancées économiquement,
l'accroissement extraordinaire des différences entre les revenus, la
disparition progressive des univers autonomes de production culturelle,
cinéma, édition, etc., par l'imposition intrusive des valeurs
commerciales, mais aussi et surtout la destruction de toutes les
instances collectives capables de contrecarrer les effets de la machine
infernale, au premier rang desquelles l'Etat, dépositaire de toutes les
valeurs universelles associées à l'idée de public, et l'imposition,
partout, dans les
hautes sphères de l'économie et de l'Etat, ou au sein des entreprises, de cette sorte de darwinisme moral
qui, avec le culte du winner, formé aux mathématiques supérieures et au
saut à l'élastique, instaure comme normes de toutes les pratiques la
lutte de tous contre tous et le cynisme.
Peut-on attendre que la
masse extraordinaire de souffrance que produit un tel régime
politico-économique soit un jour à l'origine d'un mouvement capable
d'arrêter la course à l'abîme ? En fait, on est ici devant un
extraordinaire paradoxe : alors que les obstacles rencontrés sur la
voie de la réalisation de l'ordre nouveau - celui de l'individu seul,
mais libre - sont aujourd'hui tenus pour imputables à des rigidités et
des archaïsmes, et que toute intervention directe et consciente, du
moins lorsqu'elle vient de l'État, par quelque biais que ce soit, est
d'avance discréditée, donc sommée de s'effacer au profit d'un mécanisme
pur et anonyme, le
marché (dont on oublie qu'il est aussi le lieu
d'exercice d'intérêts), c'est en réalité la permanence ou la survivance
des institutions et des agents de l'ordre ancien en voie de
démantèlement, et tout le travail de toutes les catégories de
travailleurs sociaux, et aussi toutes les solidarités sociales,
familiales ou autres, qui font que l'ordre social ne s'effondre pas
dans le chaos malgré le volume croissant de la population précarisée.
Le passage au « libéralisme » s'accomplit de manière insensible, donc
imperceptible, comme la dérive des continents, cachant ainsi aux
regards ses effets, les plus terribles à long terme. Effets qui se
trouvent aussi dissimulés, paradoxalement, par les résistances qu'il
suscite, dès maintenant, de la part de ceux qui défendent l'ordre
ancien en puisant dans les ressources qu'il recelait, dans les
solidarités anciennes, dans les réserves de capital social qui
protègent toute une partie de l'ordre social présent de la chute dans
l'anomie. (Capital qui, s'il n'est pas renouvelé, reproduit, est voué
au dépérissement, mais dont l'épuisement n'est pas pour demain.)
MAIS
ces mêmes forces de « conservation », qu'il est trop facile de traiter
comme des forces conservatrices, sont aussi, sous un autre rapport, des
forces de résistance à l'instauration de l'ordre nouveau, qui peuvent
devenir des forces subversives. Et si l'on peut donc conserver quelque
espérance raisonnable, c'est qu'il existe encore, dans les institutions
étatiques et aussi dans les dispositions des agents (notamment les plus
attachés à ces institutions, comme la petite noblesse d'Etat), de
telles forces qui, sous apparence de défendre simplement, comme on le
leur reprochera aussitôt, un ordre disparu et les « privilèges »
correspondants,
doivent en fait, pour résister à l'épreuve,
travailler à inventer et à construire un ordre social qui n'aurait pas
pour seule loi la recherche de l'intérêt égoïste et la passion
individuelle du profit, et qui ferait place à des collectifs orientés
vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et
approuvées.
Parmi ces collectifs, associations, syndicats,
partis, comment ne pas faire une place spéciale à l'État, État national
ou, mieux encore, supranational, c'est-à-dire européen (étape vers un
État mondial), capable de contrôler et d'imposer efficacement les
profits réalisés sur les marchés financiers et, surtout, de
contrecarrer l'action destructrice que ces derniers exercent sur le
marché du travail, en organisant, avec l'aide des syndicats,
l'élaboration et la défense de l' intérêt public qui, qu'on le veuille
ou non, ne sortira jamais, même au prix de quelque faux en écriture
mathématique, de la vision de comptable (en un autre temps, on aurait
dit d'« épicier ») que la nouvelle croyance présente comme la forme
suprême de l'accomplissement humain.
04 décembre 2007
Règle pour le parc humain
« Les livres, observa un jour le poète Jean
Paul, sont de longues lettres adressées à des amis ». On ne saurait
définir avec plus d’élégance la caractéristique et la fonction de
l’humanisme : il est, dans sa quintessence, une télécommunication, une
façon de créer des amitiés à distance par l’intermédiaire de
l’écriture. Ce que Cicéron a appelé humanitas est l’une des
conséquences de l’alphabétisation. Depuis que la philosophie existe en
tant que genre littéraire, elle recrute ses partisans par des écrits
contagieux sur l’amour et la sagesse. Elle n’est pas seulement un
discours sur l’amour de la sagesse - elle a pour but de susciter cet
amour. La raison pour laquelle la philosophie est restée virulente
depuis ses débuts, il y a plus de 2 500 ans, tient à sa faculté de
créer des amitiés par le texte. Elle s’est transmise de génération en
génération, telle une lettre-relais, en dépit des erreurs de copie, et
peut-être même grâce à elles, captivant copistes et interprètes. Le
maillon le plus important de cette chaîne de correspondance a sans
doute été la réception par les Romains de la missive des Grecs. Car ce
n’est qu’à partir du moment où les Romains se sont approprié le texte
grec que celui-ci est devenu intéressant pour l’Empire et, par delà la
chute de l’empire romain d’Occident, accessible à la future culture
européenne. Les auteurs grecs auraient certainement été étonnés s’ils
avaient su quels amis répondraient un jour à leurs lettres.
Que
ceux qui expédient des messages ne soient pas en mesure de prévoir qui
en seront les réels destinataires fait partie des règles du jeu de la
culture écrite. Les auteurs s’embarquent dans l’aventure, pourtant, et
mettent en circulation leurs lettres à des amis non identifiés. Sans la
codification sur des rouleaux de papier transportables, jamais ces
courriers que nous appelons la tradition n’auraient pu être envoyés. Et
sans les lecteurs grecs qui les aidèrent à déchiffrer les missives en
provenance de Grèce, jamais les Romains n’auraient pu se lier d’amitié
avec leurs expéditeurs. Une amitié à distance suppose donc d’une part
les lettres elles-mêmes, et d’autre part des distributeurs et des
interprètes. A l’inverse, si les lecteurs romains n’avaient pas été
ouverts aux messages des Grecs, il n’y aurait pas eu de destinataires.
Sans l’excellente réceptivité romaine, les écrits grecs n’auraient
jamais atteint l’Europe occidentale où résident encore aujourd’hui les
adeptes de l’humanisme. Il n’y aurait pas eu l’apparition du phénomène
humaniste, ni d’aucune autre forme sérieuse de discours philosophique
d’origine latine, ni - ultérieurement - de culture philosophique en
langue nationale. Si l’on parle aujourd’hui en allemand des choses
humaines, c’est en grande partie grâce au fait que les Romains ont reçu
les écrits rédigés par les maîtres grecs comme des lettres à des amis
d’Italie.
Au vu des conséquences de cette correspondance
gréco-romaine à l’échelle historique, la rédaction, l’envoi et la
réception des écrits philosophiques revêtent à l’évidence un caractère
particulier. Il est clair que l’auteur de ces lettres amicales les
envoie dans le monde sans en connaître les destinataires - et même s’il
les connaît, il est conscient du fait que son envoi peut aller au-delà,
et provoquer un nombre indéfini d’occasions de se lier d’amitié avec
des lecteurs anonymes - voire encore à naître. Du point de vue
érotologique, cette amitié hypothétique entre ceux qui rédigent des
livres ou des lettres et ceux qui les reçoivent représente un cas
d’amour à distance - tout à fait dans l’esprit de Nietzsche, pour qui
l’écriture a le pouvoir de transformer l’amour du prochain - et du
proche - en amour pour une vie inconnue, lointaine et future. Non
seulement l’écriture jette un pont entre des amitiés déjà établies bien
que géographiquement éloignées, mais elle lance une opération vers
l’inconnu, actionne la séduction sur le lointain, ce que dans le
langage de la magie de la vieille Europe on appelle actio in distans
visant à reconnaître l’ami inconnu et à l’inviter à se joindre au
cercle. Car le lecteur peut voir dans ces lettres volumineuses un
simple carton d’invitation : si leur lecture attire son attention, il
prendra la parole dans le cercle des destinataires pour en accuser
réception.
On pourrait ainsi ramener le fantasme communautaire
qui sous-tend tous les humanismes au modèle de la société littéraire,
dont les membres découvrent, par la lecture de textes canoniques, leur
amour pour des inspirateurs communs. Cette interprétation de
l’humanisme révèle une vision fantasmée de sectes ou de clubs - le rêve
d’une solidarité entre ceux que le destin a élus pour savoir lire. Pour
les Anciens, et même jusqu’à l’aube de l’État national moderne, savoir
lire revenait de fait à être membre d’une mystérieuse élite - à cette
époque, la connaissance de la grammaire était souvent assimilée à une
incarnation de la magie.
Au Moyen Âge, du mot anglais grammar
découle celui de glamour : on prête à celui qui sait lire de
merveilleuses facilités dans les autres domaines. Dans un premier temps
les « humanisés » ne sont autres qu’une secte d’alphabétisés. Et comme
beaucoup de sectes, elle nourrit des projets expansionnistes et
universalistes. Quand l’alphabétisme fantasmé perd toute modestie, il
devient mystique grammaticale et littérale, telle la Kabbale qui se
passionne pour l’étude du style de l’auteur du monde [1]. En revanche,
là où l’humanisme est devenu pragmatique et programmatique, ce qui est
le cas des idéologies éducatives caractéristique des États nationaux
bourgeois des XIXe et XXe siècles, le modèle de la société littéraire a
évolué en principe de société politique. Dès lors, les peuples se sont
organisés en groupes entièrement alphabétisés, de force si besoin
était. Chaque nation s’ancrant sur les lectures de référence de sa
propre culture.
C’est pourquoi, outre les auteurs antiques
appartenant au patrimoine commun des Européens, on mobilise les
classiques nationaux dont les lettres au public - qui prennent une
place démesurée grâce au marché du livre et de l’éducation secondaire -
deviennent un puissant ferment pour la création des États.
Que sont les nations modernes sinon d’efficaces
fictions nées d’une opinion lettrée rassemblée grâce à la lecture des
mêmes auteurs ? La conscription pour les hommes et la lecture
obligatoire des classiques pour les jeunes des deux sexes caractérisent
l’époque bourgeoise, celle d’une humanité à la fois armée et lettrée.
C’est vers elle que se tournent aujourd’hui anciens et nouveaux
conservateurs, nostalgiques et désarmés, totalement incapables de
justifier le sens théorique ou médiatique d’un quelconque canon de
lecture. Il n’y a qu’à voir les résultats déplorables du débat qui a eu
lieu récemment en Allemagne sur la nécessité supposée de nouveaux
canons littéraires.
C’est entre 1789 et 1945 que les humanismes
littéraires nationaux ont connu leur apogée. Les philologues, anciens
ou nouveaux, y formaient une caste imbue de son pouvoir et satisfaite
de sa réussite, consciente du devoir d’initier la génération suivante
afin qu’elle rejoigne le cercle des destinataires des lettres jugées
essentielles. Le pouvoir des maîtres d’école et des philologues se
fondait non seulement sur leur connaissance privilégiée de la
littérature, mais aussi sur leur aptitude à choisir parmi les
correspondants du passé ceux qui auraient une influencé sur la création
de la communauté. L’humanisme bourgeois reposait en substance sur le
pouvoir d’imposer à la jeunesse les auteurs classiques afin de
maintenir la valeur universelle de la lecture nationale [2]. En
conséquence, les nations bourgeoises allaient devenir, jusqu’à un
certain point, des produits littéraires et postaux - fictions d’une
amitié inéluctable entre compatriotes, même éloignés, et entre lecteurs
enthousiastes des mêmes auteurs.
Si cette époque paraît
irrévocablement dépassée, la raison n’en est pas que les gens seraient
aujourd’hui trop décadents pour remplir leur devoir littéraire. L’ère
de l’humanisme bourgeois national a pris fin parce que l’art d’écrire
des lettres propres à inspirer une nation d’amis, même exercé avec le
plus grand professionnalisme, ne parvient plus à créer ce lien de
communication à distance entre les membres de la société de masses
moderne. À cause de l’évolution des médias dans la culture de masse à
partir de 1918 (radio) et après 1945 (télévision), et plus encore
aujourd’hui avec la révolution des réseaux, la coexistence dans les
sociétés actuelles se construit sur de nouvelles bases. Ces bases sont,
on peut sans peine le démontrer, résolument post-littéraires,
post-épistolaires et, par conséquent, post-humanistes.
Ceux qui trouveraient le préfixe « post » trop dramatique peuvent le remplacer par l’adverbe « marginalement ».
Notre
thèse est donc la suivante : la littérature, la correspondance et
l’idéologie humaniste n’influencent plus aujourd’hui que marginalement
les méga-sociétés modernes dans la production du lien politico-culturel.
Ce
n’est nullement la fin de la littérature. Mais elle s’est marginalisée
en une subculture sui generis et le temps où elle était surestimée
comme vecteur de l’esprit national n’est plus. De même, le lien social
n’est plus principalement un produit du livre et de la lettre. Depuis,
de nouvelles formes de télécommunications politico-culturelles ont pris
le dessus, et ont presque anéanti le principe de l’amitié née de la
correspondance. L’ère de l’humanisme moderne en tant que modèle
scolaire et éducatif s’est éteinte en même temps que l’illusion que des
structures de masses, tant politiques qu’économiques ; pouvaient être
organisées sur le mode amiable d’une société littéraire.
Cette
désillusion, mise en suspens au moins depuis la Première Guerre
mondiale par les érudits de la culture humaniste, connaît une histoire
bizarrement contorsionnée, pleine d’allers et retours et de
déformations. Car c’est justement vers la fin de l’ère
national-humaniste, dans les années d’une noirceur sans exemple de
l’après-1945, que le modèle humaniste connaîtra une reviviscence ;
cette renaissance est à la fois réflexe et organisée, et servira de
modèle à toutes les petites réanimations de l’humanisme qui ont eu lieu
depuis. Si le contexte n’avait pas été aussi sombre, on serait bien
obligé de parler d’une compétition entre l’enthousiasme et la
tromperie. Dans l’ambiance fondamentaliste de l’après-45, il est
évident que pour beaucoup de gens il ne s’agissait pas seulement de
sortir des horreurs de la guerre pour retrouver une société où ils
puissent de nouveau apparaître comme un public pacifié d’amateurs de
livres - comme si la jeunesse goethéenne pouvait faire oublier la
jeunesse hitlérienne. Nombreux étaient ceux qui pensaient convenable
non seulement de reconsulter les textes romains qu’on rééditait, mais
aussi les écrits bibliques - lecture de base des Européens - parce
qu’ils aspiraient à une résurrection de l’Occident dans l’esprit de
l’humanisme chrétien.
Ce néo-humanisme, le regard tourné vers
Rome via Weimar, rêvait d’un salut pour l’âme européenne par le biais
d’une bibliophilie radicale, d’une exaltation nostalgique et optimiste
du pouvoir civilisateur de la lecture classique - si nous nous
accordons un instant la liberté de placer Cicéron et le Christ, côte à
côte, parmi les classiques.
Ces formes d’humanisme
d’après-guerre, aussi illusoires qu’elles puissent être, apportent
pourtant un motif sans lequel il serait impossible de comprendre la
tendance humaniste dans son ensemble, qu’il s’agisse de l’époque
romaine ou des États bourgeois modernes. L’humanisme - le mot comme la
chose - se construit toujours contre, du fait qu’il s’engage à sortir
l’homme de son état barbare. On peut aisément comprendre que ce soit
justement dans les époques où le potentiel barbare se déchaîne en
interactions particulièrement violentes entre les hommes, que l’appel à
l’humanisme est le plus fort et le plus exigeant. Celui qui s’interroge
aujourd’hui sur l’avenir de l’humanité et des moyens de l’humanisation,
cherche à savoir s’il peut espérer surmonter les tendances actuelles à
l’ensauvagement. L’inquiétant, ici, c’est que l’ensauvagement va depuis
toujours de pair avec les plus grands déploiements de pouvoir, qu’il
s’agisse de brutalité guerrière ou de l’abêtissement quotidien de
l’homme par le divertissement désinhibant que sont les médias. Dans les
deux cas, les modèles qui ont marqué l’Europe viennent des Romains.
D’une part celui du militarisme expansionniste, et de l’autre, celui
des jeux sanglants, une industrie du divertissement promise à un bel
avenir.
Le thème latent de l’humanisme est donc le
désensauvagement de l’homme, et sa thèse latente est la suivante : de
bonnes lectures adoucissent les mœurs.
Le phénomène de
l’humanisme mérite attention parce qu’il rappelle, de façon peut-être
troublée et floue, que les hommes sont en permanence soumis à deux
formes différentes d’éducation, que nous appelons, pour des raisons de
simplicité, les influences inhibantes et désinhibantes. Penser que les
hommes sont des « animaux sous influence » fait partie du credo de
l’humanisme, d’où l’importance de les soumettre à de bonnes influences.
Les règles du comportement humaniste rappellent - avec une fausse
innocence - que la bataille pour l’homme est permanente, et qu’elle se
déroule comme une lutte entre la bestialisation et la domestication.
À l’époque de Cicéron, les deux influences se
distinguaient encore facilement, chacune disposant d’un moyen
d’expression. Pour ce qui est de la bestialité, les Romains, avec leurs
amphithéâtres, leurs jeux de gladiateurs, leurs combats à mort et leurs
exécutions à grand spectacle, ont inventé le réseau de mass-media le
plus performant de l’Antiquité. Dans les stades déchaînés de la
Méditerranée, l’homo inhumanus désinhibé se voit récompensé comme
rarement avant ou après dans l’histoire [3]. Sous l’Empire, flatter
l’instinct bestial des masses romaines était une technique de
domination essentielle et routinière, qui nous est restée en mémoire
grâce à la formule de Juvénal « du pain et des jeux ».
On ne
peut comprendre l’humanisme antique que si on le considère aussi comme
partie prenante d’un conflit de médias, à savoir, comme la résistance
du livre contre le cirque, comme l’opposition entre la lecture
philosophique qui humanise, rend patient et suscite la réflexion, et
l’ivresse déshumanisante des stades romains. Ce que les Romains
cultivés appelaient humanitas serait impensable sans la volonté de se
distinguer de la culture vulgaire des jeux du cirque. L’humaniste
lui-même, perdu dans cette foule hurlante, se rend compte que lui
aussi, en tant qu’homme, est exposé au danger contagieux de la
bestialité. De retour chez lui, plein de honte d’avoir pris part
directement à ces transes, il est donc enclin à admettre que rien
d’humain ne lui est étranger ; mais que l’humanité consiste à choisir ;
pour développer sa propre nature, les médias qui domestiquent plutôt
que ceux qui désinhibent. Ce choix signifie le sevrage de sa probable
bestialité et sa volonté de se mettre à distance de l’avilissement
déshumanisant de la foule hurlante du cirque.
C’est à l’automne
1946, au plus bas de l’histoire européenne d’après-guerre, que le
philosophe Martin Heidegger a écrit sa célèbre Lettre sur l’humanisme.
Un texte qui, au premier regard, pourrait passer pour une longue lettre
destinée aux amis. Mais la notion d’amitié revendiquée par cet envoi
philosophique mémorable n’était plus simplement celle de la
communication entre belles âmes bourgeoises, elle n’avait plus rien à
voir avec la communion entre un public national et son écrivain
classique. Lorsque Heidegger rédigeait cette lettre, il était conscient
d’avoir choisi de parler d’une voix cassée, d’écrire d’une main
hésitante, il savait que l’harmonie préétablie entre l’auteur et ses
lecteurs n’était absolument plus un fait accompli. À cette époque. il
ne savait plus s’il avait encore des amis, ou même si des liens
d’amitié restaient possibles.
Les bases de l’amitié, les valeurs
communes entre érudits européens de différentes nations étaient à
redéfinir. Une chose au moins est évidente : ce que le philosophe a
jeté sur le papier au cours de l’automne 1946 n’était pas un discours
destiné à sa propre nation, ni à une Europe future. C’est dans un
esprit à la fois polysémique, prudent et courageux que l’auteur s’est
efforcé de concevoir la probabilité de trouver un destinataire adéquat
pour son message. Et il a su créer, chose étrange chez un homme d’une
disposition aussi régionaliste que lui, une lettre destinée à un
étranger. Cet ami potentiel à l’étranger, c’était un jeune penseur qui
s’était accordé la liberté, dans la France occupée, de s’enthousiasmer
pour un philosophe allemand. Était-ce donc une nouvelle technique pour
se lier d’amitié ? Un nouveau style de courrier ? Une manière
différente d’unifier les gens de même opinion autour d’un même écrit
envoyé au loin ? Une autre recherche d’humanisation ? Un autre contrat
social entre les porteurs d’une réflexion sans domicile fixe, qui n’est
plus influencée par les idéologies national-humanistes ? Les
adversaires de Heidegger n’ont pas omis de remarquer que le petit homme
rusé de Messkirch avait su saisir la première chance de réhabilitation
offerte après la guerre, profitant, selon eux, de la bienveillance d’un
de ses admirateurs français pour échapper à l’ambiguïté politique et
pouvoir se réfugier dans les sphères supérieures de la réflexion
mystique. Ces soupçons peuvent sembler plausibles, mais ils passent à
côté de l’événement - dans le domaine de la pensée comme dans celui de
la stratégie de communication - que constitue cette recherche sur
l’humanisme, d’abord adressée à Jean Beaufret à Paris, et par la suite
publiée et traduite.
En s’interrogeant sur les conditions de
l’humanisme européen dans un écrit présenté dans un premier temps sous
forme de lettre. Heidegger a créé un espace de réflexion
trans-humaniste ou post-humaniste [4], dans lequel se meut depuis une
part essentielle de la réflexion philosophique sur l’homme. En
répondant à une lettre de Jean Beaufret, Heidegger reprend surtout la
formulation suivante : « comment redonner un sens au mot "humanisme " »
?
Dans sa réponse adressée au jeune français, Heidegger se
permet une discrète correction, qui se dévoile le plus clairement dans
les deux répliques suivantes :
« Vous demandez : comment redonner un
sens au mot "humanisme" ? Cette question dénote l’intention de
maintenir le mot lui-même. Je me demande si c’est nécessaire. Le
malheur qu’entraînent les étiquettes de ce genre n’est-il pas encore
assez manifeste ?
« Cette question ne présuppose pas seulement que
vous voulez maintenir le mot "humanisme" ; elle contient encore l’aveu
qu’il a perdu son sens. »
Ici se manifeste un des éléments de la
stratégie de Heidegger : il faut abandonner le terme d’humanisme si
l’on souhaite retrouver dans sa simplicité et son inéluctabilité
initiales le véritable devoir de pensée, question qu’on pensait résolue
dans la tradition humaniste ou métaphysique. Sur un ton grave :
pourquoi vanter encore comme solution l’homme, placé philosophiquement
au centre de la pensée humaniste, si le problème est justement l’homme
lui-même, avec sa surévaluation et ses éternelles explications
métaphysiques ? La reformulation de la question posée par Beaufret
n’est pas exempte de cruauté magistrale, car elle met en évidence la
mauvaise réponse incluse dans la question, tout à fait à la manière
socratique. On y trouve en même temps une réflexion sérieuse sur les
trois remèdes les plus courants à la crise de 1945, le christianisme,
le marxisme et l’existentialisme, présentés côte à côte comme des
variantes de l’humanisme ne se différenciant que par leur structure
superficielle - ou de façon plus crue encore, comme trois manières
d’éluder la question radicale de la nature humaine.
Heidegger
propose, de la seule manière qui lui semble adaptée, de mettre un terme
à l’omission incommensurable dans la pensée européenne, à savoir la
question non posée sur la nature humaine : celle qui est existentielle
et ontologique. L’auteur se montre toutefois disposé - bien que ce soit
à travers les formulations provisoires - à apporter son aide pour faire
enfin apparaître la question correctement formulée. En utilisant ces
formulations, qui semblent modestes, Heidegger ouvre des conséquences
déconcertantes : il caractérise l’humanisme - qu’il soit antique,
chrétien ou des Lumières - comme l’agent de la non-pensée depuis deux
mille ans. Il lui reproche d’avoir fait barrage à l’émergence de la
véritable question sur la nature humaine, en se contentant
d’interprétations rapides, en apparence évidentes et inévitables.
Heidegger explique pourquoi il pense contre l’humanisme dans son œuvre
Être et Temps : non parce que l’humanisme aurait surestimé la notion
d’humanitas, mais justement parce qu’il n’a pas visé suffisamment haut.
Mais que veut dire placer la nature humaine
suffisamment haut ? Premièrement, cela signifie renoncer à l’habituelle
fausse dépréciation. La question de la nature humaine ne serait jamais
correctement posée tant qu’on ne prendrait pas de distance par rapport
à l’exercice le plus ancien le plus obstiné et le plus corrupteur de la
métaphysique européenne : la définition de l’homme en tant qu’animal
rationale. Dans cette interprétation de la nature humaine, on définit
la nature de l’homme à partir de son animalitas, enrichie par des
additifs intellectuels. L’analyse existentielle-ontologique de
Heidegger se révolte contre cette idée, car pour lui la nature humaine
ne saurait être définie dans une optique zoologique ou biologique, même
en y ajoutant régulièrement un facteur intellectuel ou transcendant.
Sur
ce point, Heidegger demeure inflexible, tel un ange en colère
brandissant des épées croisées, dressé entre l’homme et l’animal afin
de repousser toute ressemblance ontologique entre les deux. Sous le
coup de l’émotion antivitaliste et antibiologique, il va jusqu’à
prononcer des propos presque hystériques comme par exemple, « C’est
comme si le divin nous était plus proche que la vie déconcertante. »
Au
fond de ce pathos antivitaliste il parvient à la conclusion que la
différence entre l’homme et l’animal serait ontologique et non
spécifique ou générique, raison pour laquelle on ne peut en aucune
circonstance définir l’homme comme étant analogue à un animal doté d’un
avantage culturel ou métaphysique. La façon d’être de l’humain serait
essentiellement, et surtout du point de vue ontologique, différente des
autres espèces végétales ou animales, parce que l’homme possède le
monde et se trouve dans le monde, tandis que la végétation et les
animaux sont intégrés seulement dans leurs environnements respectifs.
S’il
existe une raison philosophique au discours sur la dignité de l’homme,
elle trouve son fondement dans le fait que l’homme lui-même est visé
par l’Être et, comme Heidegger se plaît à le formuler - en sa qualité
de philosophe pastoral, parce que l’homme aurait été appelé pour
veiller sur lui-même. C’est pourquoi les hommes posséderaient la
langue. Mais selon Heidegger, cette faculté leur sert non seulement
pour communiquer et s’apprivoiser ainsi mutuellement, mais aussi :
«
Le langage est bien plutôt la maison de l’Être en laquelle l’homme
habite et de la sorte "ek-siste", en appartenant à la vérité de l’Être
sur laquelle il veille. Il ressort donc de cette détermination de
l’humanité de l’homme comme ek-sistence que ce qui est essentiel, ce
n’est pas l’homme, mais l’Être comme dimension de l’extatique de
l’ek-sistence. »
Lorsqu’on étudie de près ces formulations qui
ont au premier abord une connotation hermétique, on commence à
comprendre pourquoi la critique contre l’humanisme de Heidegger se sent
protégée contre le danger d’aboutir à l’inhumanisme. En repoussant la
thèse, revendiquée par l’humanisme, que la nature humaine aurait été
suffisamment étudiée, tout en y opposant sa propre onto-anthropologie,
Heidegger reste pourtant indirectement fixé sur la fonction la plus
importante de l’humanisme classique, à savoir : l’amitié que l’homme
éprouve pour les mots de l’Autre. Il va jusqu’à radicaliser le mobile
qui pousse vers l’amitié, il le transpose du domaine pédagogique au
centre de la réflexion ontologique.
Ici le discours, souvent
cité et moqué, sur l’homme en sa qualité de gardien de l’être trouve
son sens. En se servant d’images pastorales et idylliques, Heidegger
parle du devoir propre à l’homme, et de la nature humaine d’où naît ce
devoir : garder l’Être et rester analogue à l’être. Certes, l’homme ne
surveille pas l’Être comme le malade les symptômes de sa maladie, mais
plutôt comme le berger ses troupeaux dans la clairière. Avec cette
différence cruciale qu’il n’est pas question ici de garder des
troupeaux de bétail mais de concevoir le monde comme une circonstance
ouverte, et plus encore que garder ne signifie pas ici un devoir de
surveillance de ses propres intérêts, choisi en toute liberté, mais que
c’est l’être lui-même qui emploie les hommes comme gardiens. Le lieu
propice à cet emploi est la clairière, l’endroit où l’Être se révèle en
tant que ce qui est.
Ce qui rassure Heidegger dans sa certitude
d’avoir grâce à ces formulations, repensé et surenchéri sur
l’humanisme, est le fait qu’il englobe l’homme, considéré comme la
clairière de l’être, dans l’apprivoisement et dans une école de
l’amitié qui iraient bien plus loin que tout effort humaniste pour «
débestialiser » l’homme, et que tout amour cultivé pour le texte qui
parle de l’amour. En définissant l’homme comme gardien et voisin de
l’Être, et en désignant la langue comme maison de l’Être, il oblige
l’homme à être analogue à l’Être, ce qui lui impose un recueillement
radical et qui l’expose, en sa qualité de gardien - près de sa maison
-, à une réflexion qui exige d’avantage de calme et de placidité que
l’éducation la plus complète ne pourrait le faire.
L’homme est
soumis à une retenue extatique plus significative que l’observance
civilisée du lecteur dévot des classiques. Le séjour immanent
heideggerien dans la maison de la langue est considéré comme une
attente de ce que l’être lui-même a à dire. Il affirme une sensibilité
à ce qui est proche qui rendrait l’homme plus calme et plus docile que
l’humaniste lisant les classiques. Heidegger exige un homme plus
domestiqué qu’un simple bon lecteur. Il veut susciter un processus
amical dans lequel il ne serait plus accueilli comme un simple auteur
classique parmi d’autres. Dans un premier temps, il faudrait que le
public, qui par nature se compose d’un cercle réduit de personnes
conscientes, se rende compte que l’être a repris la parole à travers
lui en tant que mentor de la question de l’être.
De cette
manière, Heidegger fait de l’Être l’unique auteur de toutes les lettres
essentielles et se positionne lui-même en tant que secrétaire actuel.
Celui qui adopte une telle position a le droit de noter des
balbutiements et de publier des silences. C’est donc l’Être qui émet
les lettres déterminantes, plus précisément, il donne des signes à des
amis dotés de présence d’esprit, à des voisins réceptifs, à des
gardiens silencieux et recueillis. Et pourtant, aussi loin que nous
voulons tourner nos regards, à partir de ce cercle de co-gardiens et
d’amis de l’être, nous ne pouvons ni créer des nations, ni même fonder
des écoles alternatives. Et cela surtout parce qu’il ne peut exister de
canon public des signes de l’Être, à moins de considérer pour le moment
les opera omnia de Heidegger comme la norme et la voix de l’hyper
auteur anonyme.
Face à ces communions obscures, comment
constituer une société de voisins de l’Être demeure incertain. Cette
société devrait sûrement, avant que quelque chose de plus clair ne se
décide, apparaître comme une église invisible de particuliers
dispersés, parmi lesquels chacun prête à sa manière attention à
l’apparition du monstrueux (des Ungeheuren), en attendant les propos
qui expriment ce que la langue impose à celui qui reçoit et prend la
parole [5]. Il n’est pas utile de décrire ici en détail le caractère
crypto-catholique des symboles de méditation heideggeriens.
Ce
qui est crucial ici, c’est que grâce à la critique sur l’humanisme de
Heidegger, se propage un changement d’attitude qui voue l’homme à une
ascèse réfléchie bien au-delà de tous les objectifs d’éducation
humanistes. Et ce n’est que grâce à cette ascèse qu’une société de
personnes réfléchies, au-delà de la communauté humaniste et littéraire,
pourrait se former. Il s’agissait ici d’une société qui saurait
repousser l’homme du centre car elle aurait compris que les hommes
n’existent qu’en qualité de « voisins de l’être », et non comme des
propriétaires de maisons obstinés ou les seigneurs d’une location
principale sous contrat non résiliable. L’humanisme ne peut rien
apporter à cette ascèse tant qu’il vise l’idéal de l’homme puissant.
Les
amis humanistes d’auteurs humains passent à côté de la bienheureuse
faiblesse à travers laquelle l’Être se montre à ceux qui sont sensibles
et qui se sentent concernés. Dans l’optique de Heidegger, l’humanisme
ne conduit pas à une accentuation du sentiment de l’humilité
ontologique, c’est plutôt dans l’humanisme qu’il pense voir fonder une
contribution à l’histoire de reconstruction de la subjectivité. En
effet, Heidegger étudie l’histoire européenne en tant que théâtre des
humanismes militants. Elle sert de terrain à la subjectivité humaine
qui se défoule avec des conséquences fatales dans sa domination de
l’étant. Dans cette perspective, l’humanisme est le complice naturel de
toute horreur commise sous le prétexte du bien-être de l’humanité. Dans
ce combat de titans tragique entre le bolchévisme. le fascisme et
l’américanisme au milieu du siècle s’étaient affrontées - selon
l’opinion de Heidegger - trois variantes de la même violence
anthropocentrique [6], trois candidats pour un règne mondial enjolivé
par des idéaux humanitaires. Le fascisme s’est singularisé en
démontrant plus ouvertement son mépris des valeurs inhibantes que sont
la paix et l’éducation.
Le fascisme est effectivement la
métaphysique de la désinhibition, peut-être même une figure de la
désinhibition de la métaphysique. Du point de vue de Heidegger, le
fascisme représentait la synthèse de l’humanisme et du bestialisme - à
savoir la coincidence de l’inhibition et de la désinhibition.
Face à
de tels rejets et de telles transformations, il s’apprêtait à reposer
la question fondamentale de l’apprivoisement et de la formation de
l’homme. Et même si les jeux de réflexion ontologiques de Heidegger sur
l’homme en tant que gardien - qui en son temps firent scandale -
paraissent aujourd’hui totalement anachroniques, ils ont pourtant le
mérite d’avoir articulé la question sur l’époque, en dépit de leur
extraordinaire maladresse : par quels moyens pourrait-on apprivoiser
l’homme si même l’humanisme, véritable école de domestication de
l’homme, a échoué ? Qu’est-ce qui pourrait apprivoiser l’homme si tous
ses efforts pour se domestiquer lui-même l’ont surtout conduit à
dominer l’étant ? Qu’est-ce qui pourrait apprivoiser l’homme si malgré
toutes les expériences d’éducation de l’espèce humaine, il n’est
toujours pas clair qui forme les éducateurs à enseigner quoi ? Ou
serait-il possible que l’on ne puisse plus poser de manière compétente
la question sur la formation de l’homme dans le cadre d’une simple
théorie de la domestication et de l’éducation ?
Nous allons
maintenant dériver des notions de Heidegger, dans lesquelles il nous
ordonne de nous arrêter sur la pensée méditative, en essayant de jeter
un regard historique sur la clairière extatique dans laquelle l’être
s’adresse à l’homme. Il s’avère que, concernant le séjour de l’homme
dans la clairière - ou pour citer Heidegger, le se-placer ou se
faire-porter dans la clairière de l’Être - il ne s’agit pas du tout
d’une condition ontologique et qui pour cette raison ne vaudrait pas
l’interrogation. Il existe une histoire où l’homme entre dans la
clairière, que Heidegger avait résolument ignorée - et c’est l’histoire
sociale de l’homme touché par la question de l’Être, et le remous
historique dans la béance de la différence ontologique.
C’est le
moment d’aborder d’une part l’histoire naturelle du détachement
(Gelassenheit) de la placidité grâce auquel l’homme a pu se développer
en animal ouvert sur le monde et capable d’exister dans le monde, et
d’autre part l’histoire sociale des domestications, par lesquelles à
l’origine les hommes en tant qu’êtres se rassemblent afin de
correspondre au tout [7]. L’histoire réelle de la clairière - qui est
nécessairement l’origine d’une réflexion profonde sur l’humanité
au-delà de l’humanisme - est donc composée de deux grands récits,
convergeant dans une perspective commune, à savoir, l’explication pour
l’évolution de l’animal sapiens à l’homme sapiens.
Le premier de
ces récits démontre l’aventure de l’homination. Il rapporte comment
pendant les longues périodes de la préhistoire pré-humaine et humaine
s’est créée, à partir de l’homme, mammifère vivipare, une espèce de
créatures nées trop tôt, qui - si l’on peut utiliser des termes aussi
paradoxaux - ont occupé leur environnement avec de plus en plus
d’imperfection animale.
C’est alors qu’intervient la révolution
anthropogénétique - l’éclatement de la naissance biologique en un acte
de venir-au-monde. Dans sa réserve entêtée contre toute anthropologie
et dans son zèle de préserver le point de départ à l’existence et à
l’être-dans-le-monde de l’homme dans une idée purement ontologique,
Heidegger n’a pas prêté suffisamment d’attention à cette explosion. Car
la raison pour laquelle l’homme a pu devenir une créature qui existe
dans le monde, a ses fondements dans l’évolution de l’espèce, qu’on
pourrait évoquer à travers les termes insondables de naissance précoce,
de néoténie et d’immaturité animale chronique de l’homme. On pourrait
aller jusqu’à définir l’homme comme une créature qui a échoué dans sa
tentative de garder son animalité.
Dans son échec à exister en
tant qu’animal, la créature indéfinie échappe à l’environnement et
gagne ainsi le monde au sens ontologique. Ce venir-au-monde extatique
et cette dédication à l’être est l’héritage de l’évolution de l’homme.
Si l’homme est-dans-lemonde, c’est parce qu’il appartient à un
mouvement qui le met au monde et qui l’expose au monde. Il est le
produit d’une hypernaissance qui fait du nouveau-né un habitant du
monde. Cet exode ne produirait que des animaux psychotiques si, en même
temps qu’il apparaît dans le monde, l’homme n’emménageait pas dans ce
que Heidegger appelait la maison de l’être. Les langues traditionnelles
de l’espèce humaine ont rendu vivable l’extase de l’être-dans-le-monde
en montrant aux hommes comment leur être-au-monde peut en même temps
être vécu comme être-en-accord-avec-soi. Sur ce point la clairière
présente un événement à la limite de l’histoire naturelle et
culturelle, et le venir-au-monde humain prend très tôt des traits d’un
accès au langage [8].
L’histoire de la clairière ne peut
pourtant pas être développée comme un conte sur l’emménagement des
hommes dans les maisons de la langue. Car aussitôt que les hommes dotés
de la parole vivent en communauté en se liant non seulement à des
maisons de langage mais aussi à des maisons construites, ils sont
attirés par la sédentarité. A partir de là. ils ne se laissent plus
seulement abriter par leurs langues mais aussi apprivoiser par leurs
habitations. Les maisons des hommes (y compris les temples de leurs
dieux et les palais de leurs rois) sont les marques les plus frappantes
qui s’élèvent dans la clairière. L’histoire culturelle a clairement
montré qu’en même temps que la sédentarisation, les rapports entre
l’homme et l’animal se sont métamorphosés. A partir de l’apprivoisement
de l’homme par l’habitation, commence parallèlement l’épopée des
animaux domestiques. Leur intégration aux maisons des hommes n’est
cependant plus une simple histoire d’apprivoisement mais aussi de
dressage et d’élevage.
L’histoire monstrueuse de la cohabitation
entre l’homme et les animaux domestiques n’a pas encore été présentée
d’une manière adéquate : jusqu’à nos jours, les philosophes se sont
refusés à concevoir leur propre rôle dans cette histoire [9]. Le voile
de silence que les philosophes ont jeté sur l’ensemble biopolitique que
forment la maison, les hommes et les animaux, n’a été levé que par
endroits et les observations vertigineuses qui ont été faites soulèvent
des problèmes bien trop compliqués pour les hommes. Le plus simple est
encore celui du rapport entre la sédentarisation et l’aptitude à
théoriser - car on peut avancer que la théorie est une variante des
tâches domestiques.
Pour les Anciens, la théorie est comparable
à un regard serein jeté par la fenêtre - elle est d’abord principe de
contemplation, avant que les temps modernes n’en fassent un principe de
travail, depuis que le savoir prétend être un pouvoir. En ce sens, les
fenêtres sont comme les clairières des murs derrière lesquels les
hommes ont évolué en êtres capables de théoriser. Les promenades,
pendant lesquelles se crée une symbiose entre le mouvement et la
réflexion, sont un prolongement de la vie à la maison. Les fameuses «
promenades de pensée » heideggeriennes par les champs et les chemins
qui ne mènent nulle part sont typiquement l’exercice d’un homme qui a
sa maison derrière lui.
Considérer la clairière comme un
principe qui naît de la sédentarité ne touche qu’à l’aspect bénin du
développement de l’homme dans la maison. La clairière est à la fois un
champ de bataille et le lieu de la décision et de la sélection. A cet
égard les formulations d’une philosophie pastorale ne sont plus
adaptées. Là où se situent les maisons, il faut décider de ce que
doivent devenir les hommes qui les habitent. C’est l’action qui
détermine lesquels des constructeurs seront dominants. Au moment où les
hommes apparaissent comme bâtisseurs de villes et créateurs d’empires,
c’est dans la clairière que sont révélées les missions pour lesquelles
ils se battent. Grave sujet que Nietzsche, le maître de la pensée
dangereuse, décrit en termes oppressants dans la troisième partie de
Ainsi parlait Zarathoustra :
« Car il voulait apprendre ce que dans
l’intervalle était devenu l’homme, s’il avait grandi ou bien rapetissé.
Et, une fois, il vit un alignement de maisons neuves lors s’étonna et
dit : que signifient ces maisons ? En vérité ne les bâtit une grande
âme, à son image ! »
« Et ces chambres et ces réduits ! Se peut-il qu’en sortent et qu’y entrent de vrais hommes ? »
« Et Zarathoustra demeurait immobile et il réfléchissait. Dit enfin, chagriné : « Tout a rapetissé !
Partout je vois portes plus basses ; qui est de mon espèce encore y peut passer - mais il lui faut courber l’échine ! »
«
J’avance parmi ce peuple et tiens les yeux ouverts : ils ont rapetissé
et toujours davantage rapetissent ; - et c’est à cause de ce qu’ils
enseignent sur le bonheur et la vertu. »
« Certains d’entre eux veulent, mais la plupart ne sont que voulus. »
«
Tout ronds, loyaux et complaisants, entre eux tels sont les gens, comme
des grains de sable ils sont avec des grains de sable tout ronds,
loyaux et complaisants.
Modestement embrasser un petit heur - c’est ce qu’ils nomment "résignation" ! »
« Au fond, bien simplement, ils veulent une seule chose avant tout : que personne ne leur fasse du mal. »
«
Leur est vertu ce qui rend modeste et docile ; ainsi du loup ils firent
le chien, et de l’homme même la meilleure bête domestique au service de
l’homme. » (Ainsi parlait Zarathoustra. Folio, p. 209).
Dans
cette rhapsodie se dissimule sans nul doute un discours théorique sur
l’homme comme puissance capable d’apprivoiser et de faire de l’élevage.
Aux yeux de Zarathoustra, les hommes contemporains sont principalement
des éleveurs performants, puisqu’ils ont réussi à faire de l’homme
sauvage le dernier homme. Il va de soi que cela n’a pu se faire par de
simples moyens humanistes de domptage, de dressage et d’éducation. La
thèse de l’homme comme éleveur d’homme fait éclater l’horizon
humaniste, dans la mesure où l’humanisme n’a ni la capacité ni le droit
de penser au-delà de la question du domptage et de l’éducation.
L’humaniste se sert de l’homme comme prétexte et le soumet à domptage,
dressage et éducation, convaincu du rapport essentiel entre la lecture,
la station assise et l’apaisement. En revanche, Nietzsche, qui a étudié
Darwin et Paul avec la même attention, perçoit, derrière l’horizon
serein de la domestication scolaire de l’homme, un second horizon, plus
sombre. Il subodore un espace dans lequel commenceront inévitablement
des luttes à propos des variantes de l’élevage de l’homme - et c’est là
que se révélerait la face cachée de la clairière. Lorsque Zarathoustra
se promène à travers cette ville où tout est rapetissé, il voit le
résultat d’une politique d’apprivoisement réussie et incontestée : il
lui semble que les hommes ont réussi à élever une nouvelle variante
humaine, plus petite de taille, en mélangeant habilement l’éthique et
la génétique. Ils se sont librement soumis à la domestication et au
choix d’élevage qui mène à un comportement domestique. L’étrange
critique de l’humanisme à laquelle se livre Zarathoustra vient de ce
qu’il a pris conscience de la fausse innocence dont s’entoure l’homme
moderne prétendument bon.
On ne saurait pourtant parler d’innocence si les
hommes choisissent délibérément de s’élever eux-mêmes pour être
innocents. La prévention nietzschéenne envers toute culture humaniste
repose sur la découverte du secret de la domestication humaine. Il
souhaite dénoncer et révéler la fonction secrète de ceux qui se sont
approprié le monopole de l’élevage - les prêtres et les professeurs qui
se présentent comme amis de l’homme - afin de pouvoir lancer une
controverse, nouvelle dans l’histoire du monde, entre les différents
éleveurs et leurs programmes.
Nietzsche postule ici le conflit
de base pour l’avenir : la lutte entre petits et grands éleveurs de
l’homme - que l’on pourrait également définir comme la lutte entre
humanistes et super-humanistes, entre amis de l’homme et amis du
surhomme. Contrairement à l’interprétation qu’en firent, dans les
années 30, les mauvais lecteurs de Nietzsche bottés et casqués,
l’emblème du surhomme n’est pas un rêve de désinhibition brutale, ou de
défoulement dans la bestialité. L’expression ne renvoie pas non plus à
l’homme dans son état originel, avant qu’il ne devienne un animal
domestiqué et dévot. Lorsque Nietzsche parle du surhomme, il pense à
une époque bien au-delà du présent [10], il prend la mesure du
processus millénaire au long duquel s’est opérée la production de
l’homme au moyen d’un entrelacs d’élevage, d’apprivoisement et
d’éducation, dans une usine qui a su se rendre presque invisible et
qui, sous prétexte d’éduquer, ne visait qu’à domestiquer.
Avec
ses allusions - et dans ce domaine seules les allusions sont possibles
et justifiables - Nietzsche esquisse les contours d’un gigantesque
terrain : le destin de l’homme futur ! Peu importe le rôle du concept
du surhomme. Il est possible que Zarathoustra soit le porte-parole
d’une hystérie philosophique dont l’effet contagieux s’est dissipé,
peut-être pour toujours. Le discours sur la différence et le rapport
entre l’apprivoisement et l’élevage cependant, et évidemment toute
intuition concernant l’existence d’une production de l’homme ou d’«
anthropotechnique » dans un sens plus général, sont des exemples que la
pensée actuelle doit prendre en considération, à moins qu’elle se
concentre de nouveau sur la minimisation du danger.
Nietzsche
est probablement allé trop loin en suggérant que la domestication de
l’homme serait l’œuvre calculée d’éleveurs cléricaux, suivant ainsi
l’instinct paulinien qui, pressentant le risque de l’évolution d’un
caractère obstiné et autonome chez l’homme, y oppose immédiatement ses
techniques d’extinction et de mutilation. C’est là, certes, une pensée
hybride, d’une part parce qu’elle conçoit ce processus d’élevage sur
une période trop courte - comme si quelques générations de domination
des prêtres suffisaient pour faire des loups des chiens, et de
créatures primitives des professeurs de l’université de Bâle [11], et
d’autre part, plus important encore, parce qu’elle présume un
responsable conscient tandis qu’on s’attendrait plutôt à un élevage
sans éleveur, à un dérivé bioculturel sans sujet.
Et pourtant
même en mettant de côté l’exaltation anti-cléricale, la pensée de
Nietzsche conserve un fond suffisamment puissant pour permettre d’aller
plus loin dans la réflexion sur l’humanité, au-delà de la notion
humaniste de l’innocence.
Le sujet de la domestication de
l’homme est le grand impensé dont l’humanisme, depuis l’Antiquité
jusqu’à nos jours, n’a jamais tenu compte. Jusqu’à ce que cela devienne
intenable et que nous soyons submergés par cette évidence : ce n’est
pas avec des lettres que nous aurions pu ou pourrions arriver à
apprivoiser et éduquer l’homme. À l’évidence, la lecture a été le grand
pouvoir éducateur des hommes - et dans une mesure plus modeste, elle
l’est toujours. La sélection en revanche - peu importe la manière dont
elle s’est développée - a toujours été un pouvoir occulte. « Leçon » et
« sélection » ont plus en commun que ne saurait l’admettre n’importe
quel sociologue, et même en tenant compte du fait que, pour le moment,
nous sommes incapables de reconstruire de façon précise le rapport
entre la lecture et la sélection, nous pouvons cependant imaginer qu’il
y a du vrai.
Jusqu’à la généralisation de l’alphabétisation, la
culture lettrée a exercé une influence très sélective sur les sociétés.
Elle créait entre lettrés et illettrés un fossé si infranchissable
qu’il en faisait presque des espèces différentes. Si l’on voulait, en
dépit des rappels à l’ordre de Heidegger, parler à nouveau
anthropologie, on pourrait définir les hommes des temps historiques
comme des animaux parmi lesquels certains savent lire et écrire, et les
autres pas. Dès lors, nous ne sommes plus qu’à un pas, certes
audacieux, de la thèse selon laquelle les hommes sont des animaux parmi
lesquels certains sont éleveurs et les autres élevés - une pensée qui
fait partie du folklore pastoral en Europe depuis les réflexions de
Platon sur l’éducation et sur l’État. La phrase de Nietzsche, citée
ci-dessus, comporte une allusion à cette idée lorsqu’il dit que parmi
les gens qui se trouvent dans les petites maisons, quelques-uns
seulement exercent la volonté, ils veulent, tandis que les autres ne
font que la subir, ils sont voulus. Être seulement voulu signifie
exister comme objet et non comme sujet de la sélection.
C’est la
signature de notre époque technologique et anthropo-technologique : de
plus en plus de gens se retrouvent du côté actif et subjectif de la
sélection, sans avoir volontairement choisi le rôle de sélecteur. On ne
peut que le constater : il y a un malaise dans ce pouvoir de choix, qui
deviendrait bientôt une option de non-culpabilité si les hommes
refusent explicitement d’exercer leur pouvoir de sélection [12]. Quand
les possibilités scientifiques se développent dans un domaine positif,
les gens auraient tort de laisser agir à leur place, compte s’ils
étaient aussi impuissants qu’avant, un pouvoir supérieur, que ce soit
Dieu, le destin ou les autres. Mais on sait que les refus, les
démissions sont condamnés à la stérilité : il faudrait donc, à
l’avenir, jouer le jeu activement et formuler un code des
anthropo-technologies. Un tel code modifierait rétrospectivement la
signification de l’humanisme classique, car il montrerait que
l’humanitas n’est pas seulement l’amitié de l’homme avec l’homme, mais
qu’elle implique aussi - et de manière de plus en plus explicite - que
l’homme représente la vis maior pour l’homme.
Tout cela est déjà
en partie présent chez Nietzsche, lorsqu’il osait se décrire comme une
force majeure en imaginant les influences à long terme de ses idées.
L’embarras causé par ces propos tient au fait qu’il faudrait attendre
des siècles ou des millénaires avant de pouvoir juger de telles
prétentions. Qui a le souffle suffisamment long pour être en mesure
d’imaginer une époque dans laquelle Nietzsche serait aussi loin dans
l’Histoire que Platon l’était pour Nietzsche ? Il suffit qu’il soit
bien clair que les prochaines longues périodes seront pour l’humanité
celles des décisions politiques concernant l’espèce. Ce qui se
décidera, c’est si l’humanité ou ses principales parties seront
capables d’introduire des procédures efficaces d’auto-apprivoisement.
C’est que la culture contemporaine est elle aussi le théâtre du combat
de titans entre domestication et bestialité, et entre leurs médias
respectifs. Dans un processus de civilisation qui doit affronter une
vague de désinhibition sans précédent, il serait bien surprenant que
l’apprivoisement enregistre des succès [13]. Savoir, en revanche, si le
développement va conduire à une réforme génétique de l’espèce ; si
l’anthropo-technologie du futur ira jusqu’à une planification explicite
des caractères génétiques ; si l’humanité dans son entier sera capable
de passer du fatalisme de la naissance à la naissance choisie et à la
sélection pré-natale, ce sont là des questions encore floues et
inquiétantes à l’horizon de l’évolution culturelle et technologique.
Le
propre de l’humanitas est que les hommes se trouvent exposés à des
problèmes trop compliqués pour eux sans qu’ils puissent pour autant
décider de ne pas y toucher. Cette provocation, pour l’être humain, de
se voir confronté à la fois à l’inévitable et à l’insurmontable qui en
résulte, a marqué la philosophie européenne dès ses débuts, et
petit-être en est-elle elle-même la trace. Après tout ce qui a été dit,
il n’est pas surprenant que cette trace se manifeste dans le discours
sur la surveillance et l’élevage de l’homme.
Dans son dialogue
Le Politique (Politikos), qu’on traduit volontiers par l’homme d’État,
Platon a présenté la Magna Charta d’une politologie pastorale
européenne. Ce texte a deux significations importantes : il démontre
clairement l’idée que se faisait l’Antiquité de la pensée
(l’établissement de la vérité par une classification et une
décomposition scrupuleuse des notions et des faits) ; cependant sa
valeur incommensurable dans l’histoire de la pensée est due au fait
qu’il est présenté comme une conversation professionnelle entre
éleveurs (et ce n’est pas par hasard que Platon choisit des personnages
atypiques : un étranger et Socrate, comme si les Athéniens ordinaires
n’avaient pas le droit d’y participer), mais aussi parce ce dont il
s’agit, c’est de sélectionner un homme d’État comme il n’en existait
pas à Athènes, et d’élever un peuple comme aucune ville n’en avait
jamais connu. L’étranger et Socrate le jeune vont donc tenter d’établir
la politique future, ou l’art des gardiens de la cité, sur des règles
transparentes et rationnelles.
Ce projet de Platon a suscité dans le « zoo
humain » une inquiétude intellectuelle qui n’a jamais pu être apaisée.
Depuis le politikos et depuis la politeia il existe des discours qui
parlent de la communauté comme s’il s’agissait d’un parc zoologique,
qui est en même temps un « parc à thèmes ». À partir de là, l’entretien
des hommes dans des parcs - et des villes - peut apparaître comme une
tâche zoo-politique. Ce qui se présente comme une réflexion politique
porte en réalité sur les règles d’un fonctionnement des parcs humains.
S’il existe une dignité de l’homme qui mérite l’attention
philosophique, c’est surtout parce que les hommes ne sont pas seulement
entretenus dans les parcs à thèmes politiques, mais s’ y entretiennent
eux-mêmes. L’humain est une créature qui se soigne et qui se protège.
Peu importe où il habite, il créera un parc autour de lui. Que ce soit
dans les parcs urbains, nationaux, régionaux ou écologiques, partout
l’homme tient à dire son mot sur les règles par lesquelles il
s’auto-régit.
En ce qui concerne le zoo platonicien, il lui
importe surtout d’apprendre si la différence entre la population et la
direction est seulement de grade ou bien d’espèce. Dans le premier cas,
la distance entre les protecteurs et leurs protégés serait simplement
pragmatique et due au hasard (on pourrait donc attribuer aux troupeaux
la faculté de réélire leur protecteurs). Si, cependant, il s’agit d’une
différence d’espèce entre les directeurs du zoo et les habitants, elle
serait si fondamentale qu’une élection ne serait pas conseillée, le
pouvoir serait le résultat d’une prise de conscience. Et seuls les
mauvais directeurs de zoo, les pseudo-hommes d’État et les sophistes
politiques feraient leur publicité avec pour argument qu’ils seraient
de la même espèce que les troupeaux. Le véritable éleveur, lui,
miserait sur la distance et ferait discrètement comprendre que son
action consciente le rapproche davantage des Dieux que des créatures
confuses placées sous sa protection.
L’intuition dangereuse de
Platon pour les sujets dangereux rencontre le point aveugle de tous les
systèmes politiques et pédagogiques civilisés : l’inégalité des hommes
face au savoir qui donne le pouvoir. Sous la forme logique d’un
exercice de définition grotesque, le dialogue de l’homme d’État
développe les préambules d’une anthropotechnique politique. Il ne
s’agit plus seulement de diriger en les apprivoisant des troupeaux déjà
dociles, mais d’élever systématiquement des exemplaires humains plus
proches de leur état idéal. Cet exercice a un début si drôle que même
sa fin qui l’est beaucoup moins pourrait susciter des rires. Quoi de
plus grotesque que définir l’art de l’homme d’État comme une discipline
qui s’occupe, parmi les créatures vivant en troupeaux, de celles qui
marchent sur leurs pieds ?
Les leaders des hommes ne font quand
même pas l’élevage d’animaux qui nagent. Parmi les animaux terrestres,
il faut ensuite distinguer ceux qui ont des ailes et ceux qui n’en ont
pas, pour arriver à des populations qui n’ont ni ailes ni plumes.
L’étranger, dans le dialogue de Platon, ajoute que ce peuple doté de
pieds est lui aussidivisé : « une partie serait sans cornes et l’autre
avec ». Un interlocuteur vif comprend rapidement que les deux entités
correspondent à deux formes de l’an pastoral : il faudrait donc des
protecteurs pour les troupeaux à cornes, et d’autres pour les troupeaux
sans cornes. Et l’on prend vite conscience du fait que pour trouver les
véritables leaders, il faut éliminer ceux qui s’occupent des troupeaux
à cornes. Car si l’on décidait de mettre les hommes sous la protection
de gardiens formés pour le bétail à cornes, il faudrait s’attendre aux
débordements que provoquent les gens non qualifiés.
Il arrive
aux bons rois ou basileoi, explique l’étranger, de garder des troupeaux
sans cornes (Le Politique, 365 d). Mais ce n’est pas tout, leur tâche
consiste aussi a garder des créatures non-mélangées, c’est-à-dire de
celles qui ne s’accoupleront pas en dehors de leur espèce, comme le
cheval et l’âne. Ils sont donc obligés de veiller sur l’endogamie et
d’essayer d’empêcher les abâtardissements. Si l’on ajoute que ces êtres
sans ailes et sans cornes qui s’accouplent au sein de leur espèce ont
pour caractéristique d’être bipèdes, l’art pastoral se référant aux
bipèdes sans ailes, sans cornes et non mélangés serait le véritable
choix contre mille pseudo-compétence. Ce type de pouvoir doit à son
tour être subdivisé entre formes violentes-tyranniques et formes
volontaires. Et si on élimine la variante tyrannique comme fausse et
trompeuse, il reste le véritable art politique, défini comme « celui
qui prend soin d’un troupeau de bipèdes quand il est aussi
volontairement exercé qu’accepté », (Le Politique, 276 e) [14].
Jusqu’à
ce point, Platon a su parfaitement décrire sa théorie sur l’art de
l’homme d’État en se servant des métaphores du gardien et de son
troupeau. Parmi des douzaines d’illusions, il a choisi l’unique image,
l’unique idée valable de la chose en question. Mais alors que cette
définition semble aboutie, le dialogue saute tout d’un coup vers une
nouvelle métaphore. Non dans le but de confirmer ce qui a été atteint,
mais dans l’optique de ressaisir avec plus d’énergie et un regard
critique la partie la plus difficile de cet art, le contrôle de la
reproduction par le biais de l’élevage. C’est l’occasion d’évoquer la
parabole célèbre du tisserand sur l’homme d’État. Ce qui fait
véritablement la valeur de l’art royal, ce n’est pas, selon Platon, le
vote des citoyens qui, selon leur humeur, accordent ou refusent leur
confiance. Elle n’est pas non plus le produit d’un privilège hérité ou
une forme de prétention nouvelle.
Le seigneur platonicien trouve
sa raison d’être seulement dans sa connaissance royale de l’élevage,
savoir de spécialiste d’une forme rare et réfléchie. Ici émerge le
fantôme d’une royauté d’élite qui se base sur ses connaissances en
matière de sélection et d’organisation de l’être humain, sans pour
autant toucher à son libre choix. L’anthropotechnique royale s’attend
donc à ce que l’homme d’État sache associer les qualités les plus
favorables pour le fonctionnement d’une communauté en vue d’une
homéostasie optimale, en sélectionnant des volontaires qui acceptent de
se laisser diriger. C’est possible, si on introduit à quantité égale
dans le tissu de la communauté les deux qualités principales de
l’espèce humaine : son courage guerrier d’un côté, sa réflexion
humano-philosophique de l’autre.
À cause du manque de diversité,
ces deux qualités comportent cependant un danger, celui de la création
d’espèces dégénérées : primo, l’esprit belliqueux peut conduire à des
conséquences dévastatrices pour la patrie : secundo, le retrait dans le
silence de ceux qui se targuent de spiritualité, peut les rendre si
mous et si indifférents à l’État qu’ils pourraient être entraînés dans
la servitude sans s’en rendre compte. C’est pourquoi l’homme d’État
doit sélectionner les natures non-appropriées avant de commencer de
construire l’État à l’aide des êtres appropriés. L’État-modèle a besoin
pour sa construction de natures honorables et volontaires, de courageux
qui s’occupent des dures tâches, mais aussi de ceux qui s’adonnent à la
réflexion, au « tissu plus doux et plus gras ». Si on voulait parler
d’une façon anachronique, ce sont alors ceux qui réfléchissent qui
entreraient dans le business culturel.
« Nous voilà au terme de
l’entrelacement royal : l’achèvement, par un tissage régulier, du tissu
que produit l’action politique entre les caractères portés au courage
et ceux qui inclinent à la modération, est atteint lorsque l’art du roi
rassemble leurs deux existences en un tout unifié par la communauté de
pensée et l’amitié, et lorsque, après avoir réalisé, en vue de la vie
commune, le plus magnifique et le meilleur des tissus, et y avoir
enveloppé toute la population de la cité, mes esclaves comme les hommes
libres, il lui donne par cet entrelacement, une ferme cohésion... »
(311,b, c)
Le lecteur moderne qui tourne son regard tout à fois
vers l’éducation humaniste de l’époque bourgeoise, vers l’eugénisme
fasciste, et vers l’avenir biotechnologique, reconnaît inévitablement
le caractère explosif de ces réflexions. Ce que Platon exprime par
l’intermédiaire de l’étranger est le programme d’une société humaniste
incarné par le seul à qui il soit possible d’être pleinement humaniste
: le seigneur de l’art pastoral royal. Le devoir de ce sur-humaniste
serait en somme la planification des caractéristiques de l’élite, que
l’on devrait reproduire par respect pour le tout.
Il existe
pourtant une dernière complication qu’on devrait soumettre à la
réflexion : le gardien platonicien est véritable parce qu’il incarne
l’image terrestre de celui qui est unique et naturel ; du Dieu originel
qui, sous le règne de Chromos, avait directement les hommes sous sa
protection. On ne doit pas oublier que chez Platon aussi il est
question de Dieu seul comme gardien et éleveur originel de l’être
humain. Lors du grand bouleversement (métabole) sous le règne de Zeus,
les Dieux se retirèrent en laissant aux hommes la tâche de se garder.
Elle revint naturellement au savant, en sa dignité d’éleveur et de
gardien : car c’est lui qui sait préserver la mémoire des Dieux. Cette
passion humaine qui veut que l’homme se garde par ses propres moyens
resterait un vain effort sans ce modèle du sage.
2 500 ans après
le retrait des Dieux, il semble que les sages aient suivi leur exemple,
nous laissant seuls dans notre ignorance et neutre pseudo-savoir. Ces
textes que les sages nous ont laissés luisent d’un éclat qui devient de
plus en plus sombre. Ils sont toujours disponibles en éditions plus ou
moins accessibles. On pourrait les consulter à nouveau, si seulement on
avait une raison. C’est leur destin de finir dans des bibliothèques
silencieuses, tels des courriers abandonnés par leur destinataires :
ils sont les images ou simulacres d’une sagesse qui a perdu sa valeur
pour nos contemporains, émis par des auteurs dont on ne sait plus s’ils
peuvent encore être nos amis.
Les courriers que l’on ne
distribue plus perdent leur fonction de missives à d’éventuels amis,
ils se transforment en objets d’archives. Ce qui a en grande partie
brisé l’élan du mouvement humaniste, c’est le fait que les livres,
déterminants autrefois, ne jouent plus leur rôle de lettres adressées à
des amis, ils ne se trouvent plus au chevet des lecteurs ou sur leur
table de travail. Ils ont disparu dans l’éternité des archives. Les
archivistes descendent de moins en moins consulter les ouvrages
paléographiques pour chercher des réponses anciennes à des questions
modernes. Il se pourrait que pendant ces recherches dans les caves
d’une culture morte, ces lectures oubliées depuis longtemps commencent
à trembloter, comme touchées par un éclair ressurgi du lointain. La
cave aux archives pourrait-elle se transformer en clairière ? Tous les
signes indiquent que ce sont les archives et leur personnel qui ont
pris la succession des humanistes. Le petit groupe, toujours intéressé
par ces écrits, prend conscience que la vie peut être la réponse
sybilline à des questions dont l’origine est oubliée.
Règles pour le Parc humain
Réponse à la lettre sur l’humanisme
par Peter Sloterdijk
Mise en ligne octobre 1999
Ce
texte a été publié sous forme de livre, dans une traduction d’O.
Mannoni, aux éditions Mille et Une nuits, La petite collection,
26/01/2000, 64 p.
Site de l’éditeur :
www.1001nuits.com
TRADUIT de l’allemand par Christiane Haack
notes:[1] Que le secret de la vie soit
étroitement lié au phénomène de l’écriture est l’intuition importante
de la légende du Golem. (Moshe Idel, Le Golem, Paris, 1992). Dans
l’introduction de ce livre, Henri Atlan se réfère au rapport d’une
commission engagée par le président des États-Unis sous le titre :
Splicing Life. The Social and Ethical issue of Genetic Ingeneering with
Human Beings, 1982, dont les auteurs se réfèrent à la légende du Golem.
[2] Et bien évidemment aussi la valeur nationale de la lecture universelle.
[3]
Ce n’est qu’à partir du genre des films de Massacre à la tronçonneuse
que la culture de masse moderne se place au même niveau que la
consommation bestiale antique. Marc Edmundson, Nigthmare on Mainstreet,
Angels, Sadomasochism and the culture of the American Gothic,
Cambridge,Mass.,1997.
[4] Ce geste est manqué par ceux qui
veulent voir un « antihumanisme » dans l’onto-anthropologie de
Heidegger, formule stupide qui suggère une forme métaphysique de la
misanthropie.
[5] Il serait également difficile d’imaginer une
société composée seulement de déconstructivistes, ou celle des « autres
qui subissent », qui, chacune dans la manière de Levinas, accorderait
la priorité à « l’autre »
[6] Silvio Vietta, Heideggers Kritik
am Nationalsozialismus und derTecknik (La critique de Heideggerdu
national-socialisme et de la technique), Tübingen, 1989.
[7] Concernant le motif de cette « collection », comparez Michael Schneider, Kollekten des Geistes, Neue Rundschau, 1999.
[8]
Dans mes derniers livres, j’ai essayé de démontrer que à côté du
venir-au-langage, il existe aussi le venir-à-l’image. Peter Sloterdijk,
Sphären l., Blasen ; Sphären II, Globen, Francfort 1998-99.
[9]
Une des rares exceptions est la philosophe Élisabeth de Fontenay dans
son livre Le Silence des bêtes, la philosophie face à l’épreuve de
l’animalité, Fayard, 1998.
[10] Les lecteurs fascistes de
Nietzsche se sont obstinés dans leur méconnaissance : dans leur cas,
comme partout ailleurs il ne s’agissait nullement de la différence
entre homme et surhomme, mais de la différence entre l’humain et le
trop humain.
[11] Sur la genèse du chien, la néotonie, etc, voir
Dany-Robert Dufour, Lettre sur la nature humaine à l’usage des
survivants, Calmann-Lévy 1999.
[12] Peter Sloterdijk,
Euratoismus, Zur Kritik der politischen Kinetik : des exposés sur les
éthiques des comportements omis, et le « freiner » en tant que fonction
progressive.
[13] Ici je fais référence à la violence, comme par
exemple celle qui envahit actuellement les écoles, tout
particulièrement aux États-Unis ou les professeurs installent des
systèmes de protection contre les élèves, etc. Comme le livre avait
perdu la lutte contre les cirques pendant l’Antiquité, l’école pourrait
aujourd’hui échouer face aux forces d’éducation indirectes : par
exemple la télévision, à défaut d’une nouvelle structure éducative.
[14] Les interprètes de Platon comme Popper ont tendance à négliger ce « volontaire » répété à deux reprises.







